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Christophe Ketels

Barbara Matijevic & Giuseppe Chico, I’ve never done this before

Barbara Matijevic est d’origine croate, Giuseppe Chico est d’origine italienne. En 2007, ils collaborent tous les deux au projet Purgatoire de Joris Lacoste. La même année, ils entament une collaboration autour de la création de pièces pluridisciplinaires, à l’instar de I am 1984 (2008), Tracks (2009) ou Forecasting (2011) mettant en jeu les qualités performatives et poétiques de pratiques sociales, imbriquant des savoirs et savoir-faire individuels à l’idée de communauté. Créée en 2016 à l’occasion du festival New Settings organisé par la Fondation d’entreprise Hermès au Théâtre de la Cité Universitaire, I’ve never done this before fut présenté en avril dernier à la ménagerie de verre dans le cadre du festival Etrange Cargo 2017.

I’ve never done this before prend sa source dans un travail effectué à partir de vidéos trouvées sur la plateforme Youtube. Au bout de quel processus ces vidéos se retrouvent sur le plateau ? 

Barbara Matijevic : Nous avions déjà répertorié un certain nombre d’univers, depuis notre précédente création, Forecasting, pour laquelle nous avions déjà travaillé à un archivage de vidéos de Youtube. Pour I’ve Never Done This Before, chaque scène a été pensée autour d’un objet et nous avons pensé les objets eux-mêmes à partir de nos voyages sur Youtube, tout en continuant ce travail d’archivage de contenu internet. Une première sélection s’est faite, autour des différentes communautés rencontrées, des objets, des dispositifs et des relations entre l’homme et l’objet que nous voulions exploiter. Il fallait que ce ne soit ni redondant, ni répétitif.

Giuseppe Chico : Parfois il y avait une correspondance entre la vidéo et l’objet que nous avons construit pour le spectacle : l’objet était présent dans la vidéo à l’origine. Parfois l’objet est une résultante de plusieurs vidéos, il n’existait pas déjà en tant que tel, mais c’est une cristallisation de plusieurs vidéos, qui faisaient ressurgir un type d’univers, un univers un peu particulier dont l’objet était une sorte de manifestation ultime. Parfois il y a un objet pour une vidéo, parfois derrière un objet il y a une cinquantaine de vidéos.

BM: Nous avons pu nous servir d’une partie d’une vidéo, puis nous intéresser au rapport avec l’objet d’une autre vidéo, puis le texte d’une autre… On trouve rarement une vidéo unique en son genre sur Youtube. Il y a souvent des véritables communautés de personnes qui travaillent, par exemple sur les animatroniques, ou les effets spéciaux… Et à partir d’un univers en particulier, nous avons conçu un objet, comme une sorte de composition. Et finalement la scène telle qu’elle est présentée ne correspond à aucune vidéo existante. Au bout d’un moment, nous avons compris qu’il y avait une sorte de fil rouge qui reliait tous les univers qui nous intéressaient : c’était le rapport au corps, d’une manière ou d’une autre, par extension, par les ondes cérébrales… Comme si, nous même, nous ne pouvions pas approcher la matérialité de la réalité sans passer par le corps. Et donc, de fait, toute la fabrication de la matière renvoie à nouveau au corps.

Les objets sont-ils finalement des sortes de personnages qui permettent la construction d’un récit ?

BM : Oui, les objets sont des partenaires sur le plateau. C’était déjà un peu le cas avec Forecasting, mais c’était plus particulier. Dans Forecasting, je suis souvent en dialogue avec les personnes qui parlent dans les vidéos sur l’écran. Pourtant je suis seule sur le plateau, mais plutôt en contact, je dialogue, j’interagis avec tous ces gens qui passent à travers cet écran. Donc dans ce sens là, l’ordinateur est un peu mon partenaire.

GC : Pour revenir à I’ve Never Done This Before, oui, les objets sont des personnages. Mais ils sont aussi des histoires. Nous avons pris en compte le fait que chaque objet, avec ses fonctionnalités, esquissait déjà une histoire. Avec ses premières articulations, sa première mise en fonction, il s’agit de comprendre l’histoire sous-jacente à l’objet, jusqu’où il aurait pu aller. Tout de suite cet objet doit présenter son univers, il doit être un univers à lui seul. Dans chaque scène, nous invitons le spectateur à arpenter l’espace déployé par l’objet, à y entrer, l’habiter et le partager. Nous racontons l’objet depuis l’intérieur de son univers, avec cette double énonciation mais nous sommes aussi à l’extérieur de cet univers. Dans tous nos spectacles, nous nous sommes toujours mis en scène. Dans Forecasting, mais aussi dans I am 1984 et dans Tracks, nous racontons notre histoire alors que nous traversons un paysage, nous nous prenons nous même dans la boucle, nous n’adoptons jamais une posture analytique.

Comment s’articulent, d’après-vous, les rapports entre le théâtre et le politique ? Tentez-vous de faire résonner de petites histoires, de l’anecdotique, au sein d’une histoire politique plus large ?

BM : I’ve never done this before est une des pièces les plus politiques que nous ayons pu faire. Ce n’est pas parce que je ne parle pas de guerre dans ce spectacle, qu’il n’y a pas d’enjeux politique. Pour moi c’est la position d’amateur qui est aujourd’hui très politique. La pratique du do it yourself, tout le mouvement qu’on appelle the makers movement est né du capitalisme tardif dans lequel nous vivons, en réaction à celui-ci. Dans cette scène avec le « lucid dreaming kit », je suggère aux gens de le fabriquer eux-mêmes, car même s’il est possible de l’acheter en ligne « je déteste l’idée que quelqu’un puisse se faire de l’argent sur mes rêves », que même ce coin de psyché soit récupéré et commercialisé, coopté pour le marché, « c’est un territoire que vous ne pouvez pas encore occuper ». Toutes les personnes que nous avons sélectionnées ne sont pas juste en train de réparer des toasteurs ou des micro-ondes, ils sont en train de créer de nouveaux objets, des objets qui n’ont pas forcément d’utilité. C’est très proche d’une pratique artistique. Ils sont dans le même processus de curiosité, de créativité, de recherche, de développement des savoirs et des savoir-faire que les artistes, sans toutefois le revendiquer. Et tout ce qu’ils créent est partagé de manière informelle, en dehors des circuits et des systèmes dédiés, des systèmes éducatifs, des formatages. C’est en cela que c’est politique.

Prenez-vous en compte, dans I’ve never done this before, l’idée d’une circulation universelle des informations ?

BM : Maintenant, le savoir circule librement, mais il y a surtout des communautés qui se créent autour d’intérêts communs. Ces communautés dépassent les frontières nationales, les différences d’âge, de genre… Ce sont des communautés d’un nouveau type.

GC : Mais I’ve never done this before est avant tout une pièce sur l’imaginaire. Nous nous sommes dirigés vers ces objets parce qu’ils ouvraient de nouveaux paradigmes imaginaires. Peut être que ces objets ont été découverts par hasard, peut être qu’ils n’ont pas été conçus de façon scientifique. Quelqu’un, par exemple, a pu un jour placer une caméra sur un chapeau, puis ce chapeau sur sa tête, et puis plutôt que de connecter la caméra à un téléviseur, il l’a connectée à un petit moniteur, puis attaché ce moniteur au chapeau avec du scotch… Au fur et à mesure, petite couche par petite couche, il est arrivé à construire un casque qui est une sorte de cristallisation de plusieurs accidents, de plusieurs moments, sans avoir a priori envisagé un jour l’objet ultime. Nous nous sommes intéressés à des démarches expérimentales, proches de la notre : nous partons de petites idées, et nous les déplions pour voir où elles peuvent nous emmener. Nous sommes des professionnels de la serendipité !

BM : On compte sur la serendipité, c’est un partenaire stable. Youtube marche comme ça aussi, en cherchant ce qu’on veut on ne trouve jamais, mais on tombe sur quelque chose d’encore mieux le lendemain, ou la semaine suivante.

Finalement, comment la dramaturgie s’est-t-elle construite ?

BM : Il fallait se renseigner sur le fonctionnement des objets. Il y a une sorte de split, d’écart, entre la parole du personnage présent sur le plateau et la narration, et c’est devenu un des enjeux principaux de la pièce. C’est à dire que les personnes qui produisent des vidéos sont dans le concret, dans la pratique pure, dans un rapport très immédiat à l’objet, mais ils sont également dans la contemplation de ce qu’il est en train de se passer.

GC : Ils sont moins analytiques que nous par la nature même de leur action. Quand nous regardions les vidéos, nous essayions de reproduire ce qu’ils y faisaient pendant des heures, assis sur une chaise. Mais l’essentiel se passait ailleurs, dans une sorte de contemplation, de fascination. Et le défi était aussi de transformer cette parole factuelle en parole théâtrale.

BM : Ce qui rend cette parole aussi proche du théâtre, c’est que quand les gens tournent leurs vidéos dans leur garage, ils sont déjà dans un mode de représentation, ils n’oublient pas qu’ils sont regardés. Ils entrent en représentation au moment même où ils appuient sur le bouton record. Sur Youtube, il y a la vidéo d’une dame qui montre le premier fruit qu’un pommier produit dans son jardin. On entend sa voix, on voit le petit pommier avec une seule pomme pendue à une branche : « C’est le jour de la récolte ! Je vais maintenant cueillir cette pomme … et hop ! Je suis très émue, c’est tout ce que je voulais partager avec vous, à bientôt ! »

Conception : Giuseppe Chico et Barbara Matijević. Performer : Barbara Matijević. Collaboration artistique: Sarah Chaumette. Supervision technique et programmation : Ivan Marušić Klif. Assistance technique et programmation : Igor Brkić et Igor Petrović. Collaboration en animatronique : Matthieu Schönholzer. Design objects : Ivan Marušić Klif et Giuseppe Chico. Lumière : Melchior Delaunay. Son : Viktor Krasnić et Giuseppe Chico. Photo Christophe Ketels.

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Publié le 22/06/2017


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