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Marie Bonnemaison

Robert Cantarella, « Faire un spectacle queer et non pas un spectacle sur le queer. »

Violentes femmes est le fruit d’un long compagnonnage entre Robert Cantarella, Christophe Honoré et Philippe Quesne qui signent respectivement la mise en scène, le texte et la scénographie de ce drame qui oscille entre documentaire et fiction. En écho à sa présentation au Théâtre Nanterre-Amandiers, Robert Cantarella a accepté de répondre à nos questions.

Je suis curieux de savoir comment vous avez travaillé avec Christophe Honoré, j’imagine que vous avez dû lire le texte et essayez de le mettre en scène au fur et à mesure de son écriture… Certaines séquences font presque penser à de l’écriture de plateau.

Le travail avec Christophe est la suite d’un autre travail entamé il y a deux ans à l’occasion d’une création d’un texte avec des élèves de Saint-Etienne « Un jeune se tue » . Dans les deux cas, ce sont des commandes, et par conséquent des discussions en amont sur le sujet ou bien sur la distribution, ou encore sur la structure. Pour « Violentes femmes », il y avait la référence à une forme impure, un peu hétérogène, de théâtre qui mélangeait des genres et des styles, et qui serait appuyée sur le roman de Faulkner Les Palmiers Sauvages, autrement dit une forme qui tienne compte de deux histoires parallèles, et une distribution féminine en dehors de Nicolas Maury. En plus, j’avais demandé à Christophe qu’il soit possible qu’une partie de la réalisation soit prise en charge par le groupe au moment des répétitions. En fait, ce n’était que des contraintes que je n’avais jamais expérimentées, ou bien qui n’était pas de mon histoire théâtrale, comme le réalisme (qui est devenu « l’association »), ou bien le chaos des formes, ou encore les improvisations, même si pour cela, la partie la plus évidente a été faite pendant les répétitions et non pas pendant les représentations. Christophe a trouvé les histoires, nous parlions régulièrement, nous nous sommes échangés des photos, des musiques et à un moment des blocs de textes. Nous avons rencontré une partie des acteurs dont certains ne jouent pas dans la version finale, et Christophe a filmé des moments de lecture et d’improvisation. Il m’a donné ensuite la version définitive, qui n’était pas encore la version publiée.

Par conséquent, j’ai pris parfois à la lettre les documents qui étaient des verbatims revu par Christophe Honoré, et j’ai fait avec les interprètes des organisations textes/mouvements qui étaient issus de l’espace-temps du travail de répétitions. Autrement dit des écritures de plateau, ce qui est le nouveau nom des répétitions.

C’est très intéressant de voir comment l’art contemporain contamine la pièce, au-delà de la scénographie de Philippe Quesne, les costumes/combinaisons, les lumières, les petites statuettes, le plateau pourrait presque faire penser à une installation.

Mon expérience, ou bien mon histoire, ou encore mes références sont liées aux arts plastiques et disons que j’aime profondément, sensuellement, l’événement de la vision de plusieurs oeuvres dans des salles et leurs chocs esthétiques, théoriques et sensibles. Je pense souvent à cela en travaillant et à laisser intervenir ces mouvements et souvenirs pendant la recherche. Alors oui, tout va dans le sens de ce qui me touche, ou me déplace, artistiquement et vos remarques sont justes. C’est aussi pour cela que le travail avec Philippe Quesne est toujours aussi simple, depuis sa sortie des arts déco jusqu’à maintenant, nous savons que nos terrains de jeu sont proches de certaines références plastiques.

Violentes Femmes met en relation trois récits et trois temporalités : le récit de la tuerie de l’Ecole Polytechnique de Montréal en 1989, un monologue inspirée de la dernière apparition de la Vierge Marie survenue en 1947 à l’Île Bouchard et le monologue d’une jeune femme qui s’avère être Romy Schneider. Pourquoi Romy Schneider ? C’est LA femme ?

Romy Schneider est une invention de Christophe Honoré. Elle devient une femme qui pose des problèmes d’enrégimentation, car elle est à la fois libre de ses amours, signataire pour l’avortement, et une femme revendiquant la différence sexuelle, et prônant une vie bourgeoise. Elle est pour l’homme qui la dessine, et la décide en l’incarnant, un manifeste pour une autre façon de voir et de faire la femme. C’est d’ailleurs après sa prestation que l’association s’interrompt et qu’elle reste seule avouant être bientôt morte, comme un fantôme de théâtre. Je ne sais pas si c’est LA femme, mais c’est en tous les cas à l’occasion de cette femme jouée par un homme, donc dans un mode archaïque de théâtre et primaire (la référence au théâtre codé était important pour nous, comme le théâtre Nô) que l’association se donne un autre rendez-vous et que la mère est devenue acceptable dans leur groupe.

Il y a cette séquence, que j’ai trouvé très drôle, où vous reprenez cette célèbre vidéo sur youtube d’une petite fille asiatique qui chante…

La séquence a été trouvée par la comédienne Pauline Lorillard qui nous l’a montré pendant les répétitions, et nous avons été tous ensemble sensibles à la drôlerie et à la monstruosité de cet enfant cirque. C’est peut-être un exemple de ce que l’écriture de plateau peut produire, car dans le texte de Christophe Honoré, la torture que les femmes font subir au personnage masculin est un passage de l’homme en femme. Au fur et à mesure du travail, nous avons glissé vers les formes de monstruosité, ou de devenir monstre, que les femmes organisaient. Cet enfant est un monstre, une fabrication. Elle devenait pour nous comme une emblème que ces femmes dénonçaient en l’imitant avant le texte des masculinistes.

C’est intéressant de souligner que Violentes Femmes est une pièce sur le féminisme, sur les femmes, écrite et mise en scène par des hommes.

Dès le commencement du travail, nous avons souligné cette particularité que je suis heureux que vous remarquiez. Car il était drôle et cocasse de voir ces femmes attendre nos analyses et nos commentaires, devant quatre ou cinq hommes (assistant, musicien, scénographe, auteur et metteur). A part cela, je peux vous indiquer que ce « saut » qui est aussi appelé une rampe, permettait de régler les différences en en parlant, et en les expérimentant. Je crois, aujourd’hui que le spectacle est joué, que la différence des corps jouant et des corps accompagnant, différence de genre donc, a été une façon de ne pas clore, de ne pas faire une ligne trop claire pour détourer des intentions. Si des militantes nous ont dit avoir été surprises de ne pas assister à des règlements de comptes, ou à des ironies, ou à des leçons, nous le devons je pense au fait que les regards exogènes, totalement hétéroclites entre nous ont permis cela. Nous ne voulions pas faire de toutes les façons un spectacle de genre ou militant. Plus le travail progressait, plus la question primordiale était celle des formes et de leur collision, du passage des frontières de la représentation, bref de faire un spectacle queer et non pas un spectacle sur le queer.

Texte de Christophe Honoré et mise en scène de Robert Cantarella. Avec Pauline Belle, Florence Giorgetti, Johanna Korthals Altes, Pauline Lorillard, Nicolas Maury et Valérie Vivier. Scénographie Philippe Quesne; musique Alexandre Meyer, collaboratrice artistique Elodie Dauguet. Assistant à la mise en scène François-Xavier Rouyer. Photo Répétition de Marie Bonnemaison.

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Publié le 04/02/2015


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