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Caroline Ablain

Catherine Legrand « Ce qui m’intéresse dans le travail du répertoire, c’est comment il est remis en jeux »

Créée en 1990, Jours étranges est une pièce mythique du chorégraphe Dominique Bagouet. Interprète emblématique de Dominique Bagouet et assistante du chorégraphe à l’époque de sa création, la danseuse Catherine Legrand reprend aujourd’hui Jours étranges avec une nouvelle distribution d’interprètes composée de six femmes. La première du spectacle est programmée au Triangle à Rennes le 2 novembre prochain dans le cadre du festival international Mettre en Scène. Elle a accepté de revenir avec nous sur les enjeux de cette reprise et a répondu à nos questions.

Jours étranges est une pièce emblématique de Dominique Bagouet. Quelle est son histoire ?

Lorsque cette pièce a mûri dans l’esprit de Dominique nous tournions Meublé sommairement (1989, ndlr), pièce logistiquement et techniquement lourde et sophistiquée. Une comédienne, des musiciens sur scène, une  » belle » scénographie, une chorégraphie tirée au cordeau, des costumes à l’avenant. Il me semble qu’après nombre de pièces de cette facture il voulait rompre avec ce savoir-faire et l’esthétique qui va avec pour aller (retourner) vers une matière (générale) brute. Lors des voyages interminables durant les tournées, il regardait les danseurs jouer comme des enfants aux jeux des métiers. Je sais que ces moments l’ont inspiré pour se lancer vers ces danses écrites à gros traits sous tendues par une narration tous azimuts. Il s’était fait un solo en 1983 (F. et Stein, ndlr) en compagnie du guitariste rock Sven Lava, où il mettait en scène un type de présence et de mouvement que l’on a retrouvé qu’ici avec Jours étranges, sept ans plus tard. Par ailleurs je ne sais pas si elle est emblématique…ou alors il y en a plusieurs. Désert d’amour en 84, Le saut de l’ange en 87, So schnell en 91…

Vous avez assisté Dominique dans la création de Jours étranges. Quels souvenirs vous reste-t- il de cette collaboration ?

Je n’ai jamais obtenu le moindre rendez-vous avec lui en amont du travail en studio. Je faisais ce travail d’assistante pour la première fois, et fantasmais sur des séances de discussion afin de comprendre ce qu’il allait chercher à faire. Rien de rien…pas un mot. Ca a démarré direct dans le studio. Des heures d’improvisation avec les danseurs. Des jeux. Je filmais. Ça rigolait beaucoup. Plus c’était stupide, premier degré, plus c’était troublant. Dominique hésitait parfois à aller si loin. Trop loin. Mon rôle était de le pousser à insister dans ce sens. Et c’était facile. J’étais absolument épatée par ce que produisaient les danseurs, mes partenaires que je connaissais si bien et que je découvrais sous un autre jour. Il fallait à tout prix laisser lâchée la bride. Il apparaissait de tels trésors d’humour et d’invention par les états de corps agités, libres et joueurs. Moi j’apportais des livres, que je lisais à voix haute pour inspirer les danseurs dans leurs improvisations. Des bandes-déssinées, ou des romans plus sérieux, c’était selon l’humeur de la séquence à traiter.

Vous avez déjà co-supervisé plusieurs reprises de Jours étranges, pour le Dance Theatre of Ireland en 1995 ou encore avec un groupe d’adolescents en 2012. Qu’est-ce qui vous a motivé à reprendre en solo cette nouvelle production ?

Superviser ne me semble pas le terme approprié pour ce type de travail. Lorsqu’on remonte une pièce chorégraphique on est plus comme un metteur en scène peut l’être avec un texte. Donc faire cela seule c’est peut-être par nécessité de me trouver face à des options, face à des choix à faire. Je pousse la pièce, je me pousse aussi.

Comment a évolué la pièce depuis toutes ses années et ses multiples reprises ?

Pour la première version remontée en 1995 avec le Dance Theatre of Ireland en collaboration avec Olivia Grandville (danseuse dans la compagnie Bagouet et co-fondatrice des Carnets Bagouet au même titre que Catherine Legrand, ndlr) nous étions dans une grande proximité des caractères des six interprètes d’origine. La même idée des costumes, même lumière reprise par Serge Dées l’auteur de la version originale. La deuxième version remontée en 2012 en collaboration avec Anne Karine Lescop pour les onze jeunes rennais se démarquait d’emblée par une distribution plus importante en nombre, le choix de danseurs novices, une autre option pour les costumes, une lumière revisitée par Robin Decaux, adaptée aux jeunes interprètes qu’il ne fallait pas aveugler comme des papillons de nuit, ni surexposer dans leur fragilité. La danse s’est vue modifiée, ajustée à leur corps, les jeux réécrits. Alors la pièce évolue par le fait qu’elle est jouée. Dans ses multiples versions, elle existe.

La distribution originale mêlait des femmes et des hommes. La votre est aujourd’hui composée exclusivement de femmes. Pourquoi ce parti-pris ?

Ce qui m’intéresse dans le travail du répertoire c’est justement comment il est travaillé. Comment est-il remis en jeux, et de ce fait, que va nous raconter la pièce cette fois-ci ? Le mode de remise en jeux va nourrir la pièce et la travailler au corps. Les interprètes sont au cœur de cette question, ils en sont la matière, au même titre que l’écriture. Il faut trouver comment mettre en phase l’interprète et « l’écriture » chorégraphique. Une distribution uniquement composée de femmes va forcément raconter les « évènements » différemment et cette différence m’intéresse. Les énergies sont différentes, les états de corps aussi. Est ce que ces différences vont modifier la lecture de la pièce ? Je ne sais pas. On verra.

La chorégraphie si particulière de Jours étranges offre de nombreuses libertés aux interprètes. Comment avez-vous travaillé avec les danseuses ?

Comme avec les jeunes, je propose des processus qui avaient été inventés et organisés par Dominique lors de la création. Des règles de jeux qui mettent en place des processus d’écriture par l’improvisation, de l’inventivité et du mouvement, mais ici avec d’autres entrées en plus. Par exemple, je joue avec un travail effectué avec Olivia Grandville autour du mouvement Lettriste (Le Cabaret discrépant (2011), d’après Isidore Isou, ndlr). Utiliser ces outils enrichit l’imagination et offre d’autres pistes de composition pour les interprètes. Par ailleurs j’ai, dans un premier temps, choisi de ne pas attribuer un rôle à chacune des interprètes. Elles abordent chacune tous les rôles, toutes les partitions. Au fur et à mesure du travail des choix se font, de mon côté comme du leur, pour telle ou telle partition. Les parcours d’origine de chaque rôle sont ici découpés et répartis différemment.

Nouveaux costumes, nouvelle création lumière, bande son « revisitée ». Comment ces choix se sont-ils opérés ?

Je souhaitais que les interprètes soient mises en valeur en tant que femmes. Qu’elles soient élégantes. Les choix esthétiques reposent sur la proximité du concept de travail du couturier dont nous nous inspirons, avec ce que je fais en reprenant une oeuvre. La costumière Laure Fonvieille est partie de la collection du scandale d’Yves Saint Laurent en 1971, où il s’était lui même inspiré de la mode des années 40 pour tailler de nouvelles pièces. Pour ce qui est de la lumière, elle peut orienter entièrement une dramaturgie. C’est pour cette raison que j’ai souhaité une nouvelle création. Faire apparaître d’autres espaces, d’autres rythmes sous la projection d’un autre artiste. L’éclairagiste Didier Martin a la particularité de connaître et travailler pour la danse, le théâtre et la musique rock. Le musicien et producteur Thomas Poli a modifié des matières de certaines intros et fins de morceaux qui m’ont toujours écorché les oreilles…

Création, re-création, adaptation, variation, hommage… À vos yeux, quel(s) statut(s) porte cette nouvelle pièce ?

Tout cela en même temps et alternativement, sauf un hommage.

Jours étranges vient d’être déprogrammé, pour ne pas dire censuré, au Prisme à Élancourt, car la pièce est trop « engagée » pour reprendre les mots du maire et vice-président de Saint- Quentin-en-Yvelines. Près de 30 ans après sa création cette pièce semble toujours ne laisser personne indifférent.

Je suppose que, plus globalement, la danse contemporaine doit être pour lui « engagée » … Mais peu importe ses raisons. Ce qui est choquant c’est que le maire s’octroie le droit d’intervenir sur la programmation du Théâtre de la commune qu’il administre. Il y a des gens dont c’est le métier de faire la programmation. Ce sont les directeurs et directrices de la programmation, avec leur collaboratrices et collaborateurs, et directeurs ou directrice de salle. Il y a du monde dans un Théâtre… beaucoup d’employés qui travaillent à plein temps. Ils équilibrent une saison avec une programmation diversifiée ou pointue c’est selon le choix de l’équipe missionnée. Cette main mise du maire sur la programmation ressemble à un geste de dictateur. Cependant, comme on peut le constater; ce type de geste n’est pas le fait du seul maire de Saint-Quentin-en-Yvelines. Il se passe à Rennes des événements qui participent du même geste inquisiteur. Aussi, la coupe de budget pour le centre d’art de Quimper qui lui a imposé de fermer boutique… Je ne crois pas que ce sont les œuvres qui soient en questionnement, mais la place des artistes dans la société. Rien de bien nouveau donc. À cet endroit là, aussi, on doit rester vigilant.

Chorégraphie Dominique Bagouet. Direction artistique Catherine Legrand, pour 6 interprètes Magali Caillet, Lucie Collardeau, Katja Fleig, Elise Ladoué, Pénélope Parrau, Annabelle Pulcini. Musique The Doors, extraits de l’album Strange Days. Environnement musical Thomas Poli. Scénographie Laurent Gachet adaptée par Vincent Gadras. Costumes Laure Fonvieille. Lumière Didier Martin. Photo des danseuses © Caroline Ablain. Production Bonlieu Scène nationale Annecy, avec l’aide de l’Adami.

Tournée Jours étranges, saison 2016/2017

Du 2 au 5 novembre 2016 au Triangle à Rennes dans le cadre du festival Mettre en scène 2016
Le 8 et 9 novembre 2016 au Lieu Unique à Nantes
Le 17 novembre 2016 à la Scène nationale de Macon
Le 25 novembre 2016 à la Scène nationale d’Alès
Le 12 janvier 2017 à La Halle aux Grains de Blois
Le 21 janvier 2017 au Théâtre de l’Olivier à Istres
Du 26 au 28 janvier 2017 à Bonlieu Scène nationale à Annecy
Le 1er mars 2017 au Quartz à Brest
Du 9 au 11 mars 2017 au Centre Georges Pompidou à Paris
Le 22 mars 2017 au Théâtre Les 2 Scènes à Besançon
Le 24 mars 2017 au Granit à Belfort
Le 30 mars 2017 au Bateau Feu à Dunkerque
Le 1er avril 2017 au Centre culturel Daniel Balavoine à Arques
Le 4 avril 2017 au Vivat à Armentières dans le cadre du festival « Le Grand Bain » du CDC-Le Gymnase de Roubaix

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Publié le 30/10/2016


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