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Clara Le Picard « On ne peut couper les ailes des artistes »

« Flaubert a dit : Bovary, c’est moi. Or moi, c’est Clara Le Picard. Alors est-ce que Madame Bovary, c’est Clara Le Picard ? » C’est à partir de cette question que l’auteure, metteur en scène et comédienne Clara Le Picard construit une mise en abîme troublante et propose de multiples réflexions et résonances autour de la figure du roman de Gustave Flaubert : Madame Bovary. Entre décalage, dérision et gravité, Clara Le Picard signe, avec All Bovarys, une pièce subtile et pleine d’humour. Elle a accepté de répondre à nos questions.

La figure de Madame Bovary vous suit depuis votre solo Dreaming with Madame Bovary. Pouvez-vous revenir sur les prémices de votre nouvelle création All Bovarys ?

Après avoir créé Cooking with Martines Schmurpfs, j’ai eu envie de faire un spectacle sur la société de consommation et ce qu’elle entraîne comme uniformisation des individus. Madame Bovary m’est apparu comme le roman du début de cette ère, avec le rôle crucial d’Emma qui n’envisage la consommation que comme le moyen de la réalisation de ses rêves. Elle tombe dans le piège du modèle fantasmé, des débuts de la publicité.

Lorsque je crée un spectacle, je fais de longues recherches et lectures sur les problématiques abordées et j’écris un premier spectacle où je raconte le spectacle que j’imagine créer sans tenir compte de sa faisabilité économique. – Les Dreaming of – Ce sont des performances que je joue partout, appartements, classes, entrepôts, bureaux, galeries, qui me permettent de rencontrer le public dès la genèse du spectacle et de confronter mes réflexions au public. Ce temps me permet de peaufiner les axes de questionnement. Ensuite, je retourne en résidence d’écriture pour écrire le spectacle à créer en théâtre avec ses réalités économiques et artistiques. D’où l’existence de deux spectacles sur une même problématique.

All Bovarys se présente comme une conférence. Pourquoi cette forme de présentation ?

Emma Bovary est un personnage qui rêve à ce qu’elle fera plus tard, avec l’argent qu’elle n’a pas, qui se précipite vers les objets pour être à la hauteur de ce qu’elle imagine être sa vie, il m’a semblé que cette rêverie est au coeur de la compulsion d’achat de notre société mais aussi au coeur de mes rêveries d’artiste : je vois mes spectacles longtemps avant qu’ils aient une réalité physique et économique. L’aspect économique de la création théâtrale est de plus en plus précaire avec les coupes budgétaires, la crise économique. J’ai trouvé drôle cette possible parenté des deux problématiques, comme une mise en abîme de la création mais aussi de l’être humain, qui, à ce que je sache, est le seul être vivant à se rêver autrement qu’il n’est.

Vous jouez avec une certaine ambivalence qui trouble la frontière entre réalité intime et fiction, notamment avec la présence de votre mère sur scène. Après avoir vu le spectacle, j’avoue même avoir rechercher sur Kiss Kiss Bank Bank si votre projet All Bovarys existait vraiment.

C’est une manière de détourner l’attention du spectateur. Une fois préoccupé de piocher des détails « réels » de notre vie, le spectateur baisse la garde et le principe d’identification marche en plein. L’apparente impudeur de ma démarche commence par choquer mais ouvre la voie à une remise en question intime du spectateur.

D’autre part, le jeu social est un jeu d’apparence, chacun joue le rôle de son métier, de sa place dans la famille. La liberté et la vérité d’existence sont difficiles à atteindre. Flaubert, quant à lui, a dit faire un livre avec une rigueur scientifique où l’auteur disparaît. J’ai voulu jouer cette « réalité » scientifique en brouillant les frontières entre la fiction et la réalité de nos vies à ma mère et moi. Nos deux rôles sont totalement mis en scène et écrits, inspirés de toutes les relations parents-enfants dont j’ai pu être témoin et très éloignés de notre relation réelle.

Quant à Kiss Kiss Bank Bank, qui permet de faire découvrir de nombreux projets notamment artistiques à l’état embryonnaire, ça me semblait l’occasion d’impliquer le spectateur pour qu’il se demande s’il a envie que mon oeuvre d’artiste existe ou pas. C’est une image prosaïque du financement de la création. Cette problématique me semble actuellement cruciale à l’échelle de la société et de l’économie mondiale.

À mes yeux, je vois All Bovarys comme un spectacle politique. Autant sur la place de la femme dans la société, que sur le statut de la femme dans le milieu du théâtre et sur les moyens mis en oeuvre pour trouver des subventions aujourd’hui.

Je suis tout à fait d’accord avec vous, et  je dirais que c’est plus large que la place de la femme, j’étendrai le propos politique sur la place de l’individu, homme ou femme. Charles Baudelaire a dit d’Emma qu’elle avait toutes les qualités viriles, malgré le côté rétrograde de cette remarque, c’est bien dire que les hommes se reconnaissent aussi dans ce personnage contraint par une société du « qu’en dira-t-on » et de la normalisation sociale.

Effectivement, l’artiste doit lui aussi convaincre la société de la légitimité de sa démarche : quelle différence entre mes rêves et ceux d’Emma ? Les rêves ne sont-ils pas menaces de métamorphose, remise en question de l’ordre établi. Ils révèlent les frustrations, les colères de l’être humain. Ils font des brèches dans la réalité admise et ouvrent à tous les possibles. Il faut rêver longtemps avant de passer à l’action. Les rêves sont la promesse d’autres lendemains dès lors que les obstacles de leur réalisation sont levés. Le bovarysme est la meilleure part de l’homme dès lors qu’on reconnait les mensonges sociaux pour ce qu’ils sont. Ce qu’Emma n’a pas réussi à faire mais que Flaubert, avec son roman, nous révèle.

Avec ce spectacle, je voulais rendre hommage à la création, aux artistes et à la révolution que sont les oeuvres d’art. Je voulais redonner une place hautement politique au fait artistique et signifier qu’on ne peut couper les ailes des artistes même en les privant de financements. C’est de bonne guerre puisque l’artiste veut remettre en question l’ordre établi. Je voulais remercier Flaubert, Woolf et les autres d’avoir affronté la société, d’être sortis des ornières et d’avoir tracé leur route.

Mise en scène : Clara Le Picard. Avec Françoise Lebrun, Clara Le Picard et Or Solomon ; Collaboratrice à la dramaturgie : Laurence Perez. Assistante à la mise en scène : Anne-Sophie Popon. Création costumes : Marion Poey. Musique : Or Solomon. Régisseur : Guilhem Jeanjean. Photo d’Agnès Mellon

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Publié le 05/07/2015


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