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Alexandra Pirici

Co-natural, Alexandra Pirici

Chorégraphe roumaine vivant à Bucarest, Alexandra Pirici réalise des performances dans des lieux public et des espaces muséaux. À la confluence des arts vivants et des arts visuels, ses pièces ont notamment été présentées à la dernière Skulptur Projekte Münster et à la 55ème Biennale de Venise (avec Manuel Pelmus). Sous la forme d’actions performatives, celles-ci sont notamment chorégraphiées sur la base d’images issues de l’histoire de l’art et de la dite grande histoire, confrontant le spectateur au monument, qu’il soit mémoriel, patrimonial ou artistique. Elle présente au Kunstenfestivaldesarts sa dernière pièce Co-natural dans les nouveaux espaces du Kanal-Centre Pompidou à Bruxelles, une performance avec trois danseurs et un dispositif holographique.

Pouvez-vous revenir à la genèse du projet Co-Natural ?

Cette création ne s’est pas produite spontanément, à partir de rien, mais sur un terreau que j’avais déjà constitué, par des recherches ou des pratiques. Depuis longtemps, je souhaitais complexifier la notion de « direct » dans une performance. J’avais déjà à l’esprit l’idée de travailler avec des hologrammes de performeurs et d’étudier les présences, latentes et distribuées, comme éclatées dans différents espaces et différentes temporalités. Cette pièce a notamment permis la concrétisation de ces idées. J’ai choisi de considérer les corps humains comme des médias aussi bien que des médiums et que la frontière entre la réalité et la fiction n’est pas tout à fait hermétique. Je pense qu’en ce sens, Co-natural tente également de complexifier notre définition du réel. La pièce a déjà été présentée à New-York, et certains des visiteurs confondaient les performeurs en hologrammes et les danseurs effectivement présents dans l’espace de l’exposition.

Comment cette réflexion sur l’im/matérialité de l’oeuvre se déploie-t-elle dans Co-natural ?

J’envisage le corps humain comme une technologie et selon moi beaucoup de choses sont à considérer comme des dispositifs technologiques. Une de mes précédentes pièces Signals (présentée pendant la 9ème Biennale de Berlin, ndlr) mettait déjà en jeu des pratiques dites « technologiques », en faisant appel à des procédés de composition algorithmiques et des combinaisons de motion capture. Co-natural insiste finalement autant sur le matériel que sur l’immatériel, nous avons essayé d’assumer le plus possible la matérialité du dispositif holographique : son poids, la longueur des câbles branchés aux blocs électriques etc. Tous mes travaux « immatériels » engagent d’ailleurs beaucoup de « matérialité ». Un de mes projets les plus récents, Parthenon Marbles, se propose de dé-matérialiser et de re-matérialiser le patrimoine mondial, pour le rendre véritablement “global”, pour le faire circuler partout, plus ou moins, à travers la transformation d’objets solides, concrets, stables en des actions performatives exécutées en live par des artistes….

La partition de Co-natural est composée de textes, de mouvements, de postures sculpturales, d’images… Comment avez-vous rassemblé ces multiples matériaux ? 

Certaines des références que j’utilise dans Co-natural sont historiques, certaines sont des œuvres d’art, certaines proviennent de livres, de textes, de films, de pièces musicales, d’autres sont aussi fictives et parfois je chorégraphie simplement des situations et des actions sans références extérieures évidentes. Tisser tous ces matériaux ensemble n’est qu’une affaire de choix, mais j’ai privilégié les connexions étranges, les associations et les significations fluides, dans un jeu de signes et de sens qui relie les récits, les luttes, les médiums, les images, les représentations et les corps vivants les uns aux autres.

Dans cette multitude de sources, cette profusion de matériaux, quels sont les grands axes dramaturgiques développés par cette performance en particulier ?

Les matériaux issus de références existantes sont systématiquement ré-interprétés et décalés pour qu’ils puissent appeler de nouveaux signifiants. Co-natural ne condense pas vraiment un unique sujet, mais déploie plutôt une multitude d’idées qui peuvent être comprises ensemble comme une tentative de construire et de performer avec un corps modulaire redistribué aussi bien dans l’espace, le temps, les médiums, l’histoire et les mémoires. Il s’agissait d’explorer un soi, une présence, qui pourrait être éclaté, diffus. J’ai essayé de considérer cette dématérialisation des êtres de façon positive, en opposition avec les critiques qui peuvent souvent se soulever face à cette tendance.

La réflexion sur l’Histoire semble être importante dans votre travail. Quelle relation entretenez-vous avec l’Histoire ?

J’envisage l’Histoire comme un récit malléable, instable, dépendant avant tout de son auteur, ou du pouvoir que ce dernier détient. Je m’attache à donner une représentation ouverte de l’Histoire, en interférant dans les mécanismes de production du sens, en déstabilisant les idées reçues : je procède à des ajouts et des interventions performatives sur des monuments publics qui en déplacent les significations au sein de l’espace de la galerie. En cela, ces monuments, ces événements, ces phénomènes culturels naissant sur internet, ces images, ces actions et ces discours politiques sont décalés par leur incursion dans l’Histoire des représentations.

Aujourd’hui, la frontière entre performance, chorégraphie et arts visuels se fait de plus en plus fine. Quels sont selon vous les raisons d’une telle tendance ? Quels sont vos rapports avec cette transdisciplinarité ?

Pour ce projet, je voulais répondre à la tendance actuelle de présenter des œuvres vivantes et performatives dans des contextes associés aux arts visuels – où elles ne sont pas supposées advenir – en réaction à l’aliénation contemporaine, comme l’assomption de moyens de produire quelque chose de « bien réel » en opposition aux créations immatérielles. Il y a plusieurs raisons qui permettraient d’expliquer ce phénomène actuel de transdisciplinarité, de multiples circonstances qui peuvent encourager l’existence de travaux performatifs dans les espaces d’exposition – mais pas encore tout à fait sur le marché de l’art. Cette tendance est aussi encouragée, bien-sûr, par l’intérêt un peu naïf mais bien intentionné de certains curateurs, de certaines institutions qui cherchent à déplacer les limites de ce qui est traditionnellement considéré comme de l’art, valorisable, et collectible, afin de le préserver pour le futur.

Co-natural, un projet d’Alexandra Pirici. Avec Beniamin Boar, Paula Gherghe, Luisa Saraivá et Farid Fairuz (image holographique). Création lumières, scénographie & dispositif holographique Andrei Dinu. Photo © Julieta Cervantes.

Du 21 au 26 mai, Kanal – Centre Pompidou / Kunstenfestivaldesarts

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Publié le 21/05/2018


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