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Doris Uhlich « Je vois le corps comme un volcan »

Danseuse et chorégraphe autrichienne, Doris Uhlich signe depuis une dizaine d’années des performances et des pièces qui sont présentées en Europe, en Asie et outre Atlantique. Sa pièce Boom Bodies vient d’être présentée en ouverture des Rencontres chorégraphiques internationales au Nouveau Théâtre de Montreuil. Elle a accepté de répondre à nos questions.

Au regard de votre parcours, retrouve-t-on des analogies entre la vingtaine de pièces qui composent votre répertoire chorégraphique ?

Dans la majorité de mes pièces, le focus est mis sur le corps et ses stigmates. Le corps est une archive de notre histoire personnelle et de l’histoire du monde. Le corps est dans le monde, le monde est dans le corps. J’ai toujours été fascinée de voir cette transparence et cette relation.

Comment Boom Bodies s’inscrit dans la continuité de votre recherche artistique, que vous menez depuis plus de dix ans ?

Ses dernières années, mon travail a gravité autour de la matière du corps. J’ai développé ma « fat dance technique » et envisagé les enjeux politique qui consiste à travailler et mettre en scène la nudité. Après m’être concentrée sur la matérialité de la chair, mon attention s’est progressivement focalisée sur son énergie, sur l’espace qui l’environne et son influence. Je me suis intéressée à la relation entre désir et énergie. Je vois le corps comme un volcan, qui peut déclencher des ondes sismiques, qui se met en mouvement pour déplacer son environnement. Ces différentes idées ont abouti à ma Technotrilogie qui se compose du solo Universal Dancer, de Boom Bodies et du duo Ravemachine.

Pouvez-vous revenir sur la genèse de Boom Bodies ?

Comme j’ai pu l’évoquer plus tôt, je pense que le corps n’est pas un système fermé, il est en contact constant avec le monde qui l’entoure. Il est un véritable catalyseur d’énergie. J’ai senti que mon corps commençait à se fermer peu à peu, face à la complexité des enjeux, des sujets et des événements politiques, sociaux et économiques. J’appréhendais cette sensation car je pensais que la peur et l’anxiété avaient tendance à produire de l’immobilité. À partir de ces constatations, j’ai voulu générer une pratique de la danse qui développait l’ouverture, l’action et l’effondrement. Je désirais atteindre l’énergie d’un mouvement plus importante que sa forme.

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Comment s’est déroulé le travail de répétition avec les danseurs ?

J’ai travaillé de manière empirique avec les danseurs. J’avais au départ une vision de l’énergie, l’archéologie d’une énergie, présente dans le corps de chaque danseur et dans le « corps collectif ». J’ai proposé à l’équipe l’idée que l’espace du plateau était comme une matière vivante réceptive à notre présence. Il fallait trouver des moyens de déplacer l’air, secouer et mettre l’espace en vibration, expérimenter le changement des structures fixes.


L’écriture du geste semble prendre source dans la musique du DJ Boris Kopeinig. Était-il présent dès le départ pendant les répétitions ?

Oui. Il a participé à toutes les répétitions. Nous nous sommes d’ailleurs rendu compte que le son a des mains comme un corps humain : il peut toucher l’espace. Pour Boris Kopeinig, la musique électro est en prise avec des rituels anciens qui affectent la cohérence corporelle et sa perception.

Le spectacle s’ouvre par une séquence où les danseurs sont attachés à un filet élastique. Comment est apparue cette introduction ?

Je cherchais un moyen d’exercer une restriction sur les corps. Le filet élastique limite et freine le flux d’énergie des danseurs, il fait apparaitre des limites. Ils sont restreints par la force du filet, et inévitablement par eux-mêmes. Le filet est en quelque sorte un système fermé, dont les danseurs vont vouloir et vont se débarrasser.

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Vos projets chorégraphiques alternent petite et très grande distribution d’interprètes. Quels sont les enjeux du collectif dans Boom Bodies ?

Chacun de mes projets possède et nécessite une forme différente. Mes pièces sont aussi bien des soli que des pièces avec 40 interprètes, et elles sont aussi bien présentées dans un dispositif intimiste que présentées en plein air devant 5000 spectateurs comme ça a déjà put être le cas au festival ImPulsTanz à Vienne. Concernant Boom Bodies, le collectif permet d’augmenter l’énergie. Ces énergies individuelles peuvent se soutenir et se connecter à un mouvement plus grand. Au sein d’un collectif, vous rencontrez, entre autre, le conflit, l’amour, l’inspiration, l’irritation, la motivation, le soutien et le partage de connaissances. J’aime lancer des processus de groupe car ils sont au final assez similaires à notre manière de vivre à l’extérieur du théâtre.

Nous voyons aujourd’hui de plus en plus de pièces chorégraphiques construites sur l’endurance des danseurs. Quels sont les enjeux de traverser ici des états physiques extrêmes ?

J’invite les danseurs à utiliser toute l’énergie qu’ils possèdent pour se transformer. Avant un spectacle, je pose toujours à chaque danseur une question : Pourquoi mettre autant d’énergie en mouvement ? Qu’est-ce qu’ils veulent changer dans leur vie ? Quelles sont les choses pour lesquelles il est nécéssaire de lutter ? Cette énergie, qui n’a pas peur de s’épuiser, permet d’atteindre un point d’extase et de libération.

Chorégraphie : Doris Uhlich. Interprètes : Eyal Bromberg, Ewa Dziarnowska, Christina Gazi, Hugo Le Brigand, Andrius Mulokas, Yali Rivlin, Roni Sagi, Andrea Gunnlaugsdóttir. Dramaturgie : Heike Albrecht. Dj : Boris Kopeinig. Création Lumières : Bruno Pocheron. Costumes : Attila Lajos. Portrait © Elsa Okazaki. Photo Boom Bodies © Theresa Rauter.

This interview is also available in english

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Publié le 24/05/2017


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