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Photo © Danielle Voirin

Gaëlle Bourges « Danser pour Conjurer »

Nourrissant depuis une vingtaine d’année une reflexion sur l’histoire de l’art, ses images, ses textes et ses représentations, la chorégraphe Gaëlle Bourges interroge notre monde contemporain à la lumière d’une histoire parfois très ancienne. Conjurer la peur est sa dernière création. À l’occasion de la présentation du spectacle au festival Uzès danse, elle a accepté de répondre à nos questions.

Vous avez déjà signé une dizaine de projets. De quelle manière est-ce que Conjurer la peur peut s’inscrire dans une certaine continuité ? 

D’une certaine manière, chaque pièce invite la suivante, même les plus anciennes, qui m’apparaissent pourtant très éloignées de mon travail d’aujourd’hui – je parle de travaux faits il y a 20 ans maintenant, qui sont archivés sur des cassettes VHS que j’ai perdues ! Il y a certainement une continuité, ou une cohérence, dans mon goût pour la mise en relation avec le monde de la peinture.

Dans la majorité de vos projets vous semblez brasser de nombreuses références à l’histoire de l’art, à l’histoire, à la littérature, au cinéma… Dans Conjurer la peur on note la présence de deux sources principales : la fresque de Lorenzetti et le livre de Patrick Boucheron. Avez-vous une méthode de travail spécifique ? 

Ma méthode consiste systématiquement à mettre en rapport une image et un texte sur l’image en question. Quelquefois c’est l’image qui est la « source » ; d’autres fois, c’est un livre qui traite d’une œuvre qui est le point de départ. Dans tous les cas, à partir de ce « premier » texte découvert, d’autres s’invitent, soit parce qu’ils sont cités explicitement par l’auteur, soit parce que cette lecture appelle ou me rappelle d’autres points de vue – un film, un moment particulier que j’avais oublié, ou tout autre chose.

La période de gestation de Conjurer la peur a été marquée par un contexte agité qui a notamment influencé l’écriture de la pièce. Comment s’est déroulé ce processus ? 

J’ai envie de répondre : comme d’habitude. Pour le projet Conjurer la peur, j’ai d’abord lu le livre de Patrick Boucheron à qui j’emprunte le titre, puis je suis allée voir la fresque à Sienne. J’aime depuis longtemps les images anciennes, et je les aime pour deux raisons contraires : à la fois parce qu’elles sont d’un temps qui m’est totalement étranger et parce qu’elles s’adressent pourtant à moi directement. Je pense à un tableau d’Edouard Debat-Ponsan que j’ai revu récemment, dans lequel une petite fille tire un jouet en bois – une chèvre : je n’avais jamais vu une chèvre en bois sur roulettes et cela m’a impressionnée ! Depuis je pense beaucoup à cette chèvre. Bon, vous allez me dire : rien à voir avec les attentats. Mais je n’ai rien à dire sur les attentats qui ne soient pas des banalités, ni donc sur le processus de gestation de cette pièce dans ce contexte. Tout est dans le titre du livre que j’ai choisi pour ce projet : « conjurer la peur ». Le sous-titre est important pour moi également : « essai sur la force politique des images ».  En tout cas je ne peux pas trouver meilleure réponse à votre question que celle-ci : il n’y avait rien de mieux à faire comme projet que de travailler sur la fresque du bon et du mauvais gouvernement. D’ailleurs je suis tombée sur le livre de Patrick Boucheron avant la série d’attentats survenus à Paris en janvier 2015, et je pensais alors plutôt aux élections présidentielles de 2017, car je savais que la pièce serait créée en pleine période électorale. Les attentats ont assombri encore le contexte politique.

Comment est advenue l’écriture de la chorégraphie, après ce travail de recherche ? 

La chorégraphie est une réponse pratique à un problème simple : rendre visible l’image sur scène – ou plutôt une trace de cette image. Je propose pour cela des matériaux assez peu sophistiqués – tables, chaises, bâches plastiques, rideaux de velours, cartons, etc. – et mes compagnons de travail et moi essayons de construire ce que nous percevons de l’œuvre « source ». En réalité, c’est la suite d’actions qui nous permet le déplacement des objets qui constitue la danse.

Si vos précédents projets, (je pense à A mon seul désir, le triptyque Vider Vénus, ou encore Lascaux) déployaient des questionnements autour de la sexualité, Conjurer la peur semble s’éloigner de ces préoccupations. 

Oui et non, dans la mesure où mes préoccupations quant à la sexualité sont d’abord toujours reliées à ses représentations culturelles ; et puis il y a de la sexualité dans la fresque siennoise. On peut effectivement repérer des « signes » sexuels du côté du mauvais gouvernement : la tyrannie s’est acoquinée avec le bouc, symbole des pulsions libidinales incontrôlables, une femme est aux prises avec la brutalité de deux soldats, deux hommes se frôlent, l’un désignant les parties génitales de l’autre. Nous nous amusons donc à suivre cette distribution de la sexualité du côté « mauvais », puisqu’elle est dans la peinture ; puis à dénuder le haut de nos corps, puis plus tard le bas. La nudité partielle ou intégrale n’a évidemment pas forcément affaire avec « la sexualité », mais elle peut provoquer un trouble dans la perception du spectateur qui justement se demande ce qu’il en est. Et ce trouble m’intéresse, notamment parce qu’il y a un nu féminin du côté du bon gouvernement justement.

Vos pièces semblent entretenir les rapports complexes entre fiction et réalité. Comment articulez-vous, surtout dans Conjurer la peur, votre histoire personnelle avec des sujets plus largement politiques ? 

C’est assez compliqué de répondre à vrai dire, car je ne sais pas ce qu’il y a de fictionnel dans mon travail : tout ce qui est de l’ordre de « la réalité » a bel et bien existé, c’est à dire que les récits qu’on peut entendre sur scène sont élaborés à partir d’expériences vécues. Ensuite l’articulation de ce qui arrive à quelqu’un personnellement – moi en l’occurrence ici – avec ce qui arrive aux autres m’a toujours paru évidente, puisque globalement nous vivons tous dans ce frottement plus ou moins heureux avec des modes d’organisation collective. On a donc de fortes chances de faire des expériences qui ont un « air » commun malgré leur grande singularité.

Pour ce qui est de cette articulation dans l’écriture même, tout commence d’abord par un long travail d’organisation des différentes données. Il me faut plusieurs mois avec beaucoup de demi-tours en cours de route : première période de collecte des informations, en amassant une grande quantité de documents – livres, films, musiques, spectacles, catalogues d’exposition, pans de ma mémoire. Puis j’observe, dans un deuxième temps, comment tout se relie et je ne choisis pas forcément ce qui m’apparaît comme une évidence. Par exemple dans « Lascaux », la liaison entre le soutien-gorge et la préhistoire ne saute pas aux yeux, mais pour moi elle est limpide. Il s’agit d’être attentif à comment les choses viennent à l’esprit et de restituer fidèlement la façon dont le rapport entre elles s’est construit en ne gardant que l’essentiel.  Etre à Paris ou à Nice un soir d’attentat ne modifie pas seulement le rapport ; c’est l’esprit même qui est ébranlé. Alors dans ce cas précis, c’est l’ébranlement que je suis.

Conjurer la peur est présenté le 10 juin dans le cadre du festival Uzès danse, puis sera de retour à Paris du 22 au 25 novembre au Théâtre des Abbesses pour le festival New Settings. La création Incidence 1327, co-signée avec Gwendoline Robin sera à Avignon dans le cadre des Sujets à vifs du 8 au 10 puis du 12 au 14 juillet 2017. En 2018, la compagnie OS présentera deux nouvelles formes pour le jeune public, Revoir Lascaux à l’espace Pierre Cardin du 10 au 14 avril, dans une programmation du Théâtre de la Ville, et Le Bain, en janvier 2018 au CCN de Tours.

Photo © Danielle Voirin

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Publié le 10/06/2017


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