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Jean-Louis Fernandez

Julien Fišera « Mettre en scène c’est faire entendre une voix : celle d’un écrivain »

Artiste associé à la Comédie de Béthune – CDN du Nord Pas-de-Calais depuis janvier 2014, Julien Fišera est à la tête de la compagnie Espace commun. Depuis plus d’une dizaine d’années il signe une série de pièces d’auteurs contemporains. Créée en mars 2015 à la Comédie de Béthune – CDN du Nord Pas-de-Calais, Eau sauvage met en scène la brillante comédienne Bénédicte Cerutti au coeur d’un dispositif vidéo et lumière. Après plusieurs dates en France, la pièce a été présentée au Théâtre Paris Villette du 15 septembre au 2 octobre dernier. C’est dans ce cadre que le metteur en scène Julien Fišera a accepté de répondre à nos questions.

Depuis maintenant une dizaine d’années vous mettez en scène des pièces d’auteurs contemporains. Qu’ont-elles en commun ?

Le déclencheur est avant tout la rencontre avec un texte, une langue. Il m’est déjà arrivé de mettre en scène de la poésie ou des textes pas forcément destinés à la scène. Et c’est une fois encore le cas avec Eau sauvage. Mettre en scène c’est pour moi faire entendre une voix : celle d’un écrivain. La fiction compte, le sujet (même si ce terme ne me satisfait pas) s’il y en a un, aussi, mais ce qui prime c’est le souffle de la langue. Et c’est ce souffle qui est amené à devenir la matière première des comédiens. J’ai toujours pensé qu’il me fallait rendre compte sur scène de la commotion initiale qui a été la mienne à la lecture du texte. Les auteurs que j’ai mis en scène ont un même attachement à la langue, la manière qu’ils ont de raconter le monde est en soi l’objet de notre travail. Que ce soit l’écriture fragmentaire de Valérie Mréjen ou les blocs monologiques qui composent Belgrade d’Angélica Liddell. Ce sont aussi des écritures ouvertes en ce sens qu’elles développent des horizons et pour l’équipe de création au plateau et pour le spectateur. Je ne cours pas après un théâtre qui aurait des leçons à donner ou qui chercherait à imposer une vision.

En quoi l’écriture de Valerie Mréjen rentre-t-elle en résonance avec ces auteurs de théâtre ?

J’ai mis en scène trois monologues : Le Funambule de Jean Genet avec Pierre-Félix Gravière, Le 20 novembre de Lars Norén avec Grégoire Tachnakian et Eau sauvage de Valérie Mréjen avec Bénédicte Cerutti. À chaque fois le destinataire y est absent. Cela peut sembler une évidence mais ce n’est pas le cas de tous les monologues théâtraux. Dans Le Funambule le locuteur s’adresse à son amant disparu, la prise de parole dans Le 20 novembre se fait après la mort de celui qui les a prononcé, et dans Eau sauvage la jeune fille se remémore les paroles prononcées par son père. La proximité, qu’aimait à souligner justement Jean Genet, de la scène de théâtre et du cimetière est patente. Quel meilleur endroit que le théâtre pour faire entendre les morts ?

Qu’est-ce qui vous a motivé à mettre en scène Eau Sauvage ?

Je connaissais le travail de plasticienne de Valérie Mréjen et surtout son oeuvre de vidéaste. J’ai toujours été frappé dans ses vidéos par son attachement à la langue ordinaire, aux expressions de tous les jours, aux lieux communs. À tout ce que nous nous employons de partager avec autrui mais dont la valeur en tant que telle (communicationnelle, poétique…) est rarement mise en avant. Quand j’ouvre la bouche, c’est très rarement pour faire de la communication ou de la poésie ! Et j’avais surtout envie de partager ce projet d’écriture totalement fou qui consiste à consigner toutes les paroles qu’un père adresse à sa fille. Les conseils, les reproches, les interrogations mais aussi tout ce qui se trouve en dehors des mots, sous les mots et entre les mots. Je crois aussi que ce qui nous restera des personnes aimées ce sont des mots ou des expressions et que ce texte en est la plus brillante illustration. Il y a un aspect universel de ce texte qui résonne et qui s’est révélé au cours des représentations, il touche tous les enfants que nous avons été et pour certains les parents que nous nous efforçons d’être. C’est là que se loge l’émotion et c’était là avec la comédienne Bénédicte Cerutti notre terrain de jeu.

En parlant de Bénédicte Cerutti, sa présence était-elle une évidence dès le départ ? Aviez-vous déjà son visage et sa voix à l’esprit lors des premières lectures du texte de Valerie Mréjen ?

Bénédicte Cerutti a cette capacité absolument inouïe de faire vivre des mots qui paraissent anodins. Elle donne sa chance à chacun des mots qui la traversent et chaque phrase irradie de manière insensée. C’est sans doute lié à sa manière très concrète d’être au plateau, et puis à l’espoir qu’elle a, à nous mettre en condition d’empathie pour le personnage qu’elle incarne. Elle développe un monde d’une manière à la fois très rigoureuse et extrêmement généreuse. En cela, je ne me voyais pas aborder Eau sauvage avec quelqu’un d’autre.

Le dispositif scénique tient une place très importante dans la dramaturgie de la pièce. Comment l’idée de cette boite lumineuse est-elle apparue ?

Très rapidement s’est imposée la vision d’un cadre avec une femme seule et enceinte. Comme si au moment de donner la vie, cette mère en puissance s’arrêtait sur ce qui lui avait été légué et qui immanquablement la constituait. De là, nous avons consulté des représentations de la Vierge à l’Enfant, des boites de Joseph Cornell, ou Combine Paintings de Robert Rauschenberg. C’est une boite lumineuse mais c’est aussi une lanterne magique, une surface de réflexion. Ensemble, Virginie Mira a proposé le cadre, Kelig Le Bars la lumière, et Jérémie Scheidler la vidéo.

En voyant cette figure humaine dans ce décor, j’ai pensé aux oeuvres de James Turrell et Mark Rothko, peut-ont parler de la place de la couleur dans Eau sauvage ?

La couleur a en effet une place essentielle et les artistes que vous citez nous ont également accompagné bien sûr. Il y a un chemin de la couleur dans le spectacle. Si l’on s’y attarde un peu, le texte est construit en séquences reliées les unes aux autres, de manière ténue ou lointaine. Le passage d’un ensemble de fragments à un autre se fait de manière imperceptible et la couleur nous aide par moments à faire ce chemin. Nous avons visé des couleurs acidulées, pop parfois, en référence au parfum Eau sauvage, à son histoire (c’est le premier parfum homme de chez Dior commercialisé au début des années 1960), et à l’univers pictural auquel il reste associé. Au départ -parce que c’est un spectacle qui tourne autour de la mémoire – j’avais regardé du côté des phénomènes des pellicules abîmées. Certains photographes travaillent sur la pellicule soit en l’altérant directement soit en laissant le temps faire son effet. Je suis fasciné par ces moments – rares aujourd’hui – où la matière de la pellicule cinématographique reprend vie. Je suis assis dans la salle de cinéma à regarder des images qui sont le vestige d’un temps forcément passé et voilà que la pellicule s’anime : des griffures ici ou là, des annotations de changement de bobine ou encore, mais c’est rare, la pellicule qui chauffe et qui prend feu ! Ces altérations de couleur me fascinent.

Eau sauvage de Valérie Mréjen. Mise en scène de Julien Fišera /Compagnie Espace commun. Avec Bénédicte Cerutti. Espace Virginie Mira. Dispositif et régie vidéo Jérémie Scheidler. Lumières Kelig Le Bars. Musique Alexandre Meyer. Costume Benjamin Moreau. Réalisation costume Marie Vernhes. Construction Jean-Claude Czarnecka. Régie générale et régie lumières Arno Seghiri. Le texte est publié aux Editions Allia, Paris. Photo de Jean-Louis Fernandez.

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Publié le 10/10/2016


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