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Nous avons vu les travaux du duo aalliicceelleessccaannnnee&ssoonniiaaddeerrzzyyppoollsskkii à la galerie mfc-michèle didier et à la 12e Biennale de Lyon. Elles sont aujourd’hui artistes associées au CENTQUATRE-PARIS et viennent de présenter Le titre du spectacle est : aléatoire au 104 et nous sommes prêt à parier que ce jeune duo n’a pas fini de faire parler de lui. Elles ont toutes les deux accepté de répondre à nos questions.

Vous formez toutes les deux aalliicceelleessccaannnnee& ssoonniiaaddeerrzzyyppoollsskkii. Comment est apparu ce duo ?

Nous nous sommes rencontrées aux Beaux-Arts de Paris, et avons très rapidement décidé d’abandonner nos pratiques individuelles au profit de notre duo. Cela s’est fait très naturellement, du fait de nos préoccupations communes, ainsi que de notre rapport à la création, que nous souhaitons le moins autistique possible. « Ce n’est pas amusant d’être libre tout seul », comme dit Jarry. Or, nous, ce qu’on veut, c’est s’amuser le plus possible.

Notre travail a d’emblée pris l’orientation d’une articulation de textes très écrits et de supports visuels au sens large. Nous essayons de faire coexister des questions graves (comme la mort des idées, la crise de la démocratie, ou la fin du monde) avec un imaginaire léger (nuages coureurs, fleurs bègues, animaux sans têtes). Nos interventions sont fondées sur des raisonnements à la logique imparable (on l’espère), qui emmènent les spectateurs dans une dérive poétique (on l’espère) pleine de rebondissements (on l’espère) et d’humour (on l’espère).

Vous venez des arts plastiques, vos pièces sont exposées aussi bien dans des galeries que dans des biennales d’arts contemporains. Que se passe-t-il lorsqu’on passe d’un white cube à un plateau de théâtre ?

Au théâtre les gens sont la plupart du temps assis, ce qui est plus confortable. Mais dans un espace d’exposition il est beaucoup plus facile pour les spectateurs de s’enfuir si ce qu’ils voient leur déplait. Il y a des avantages et des inconvénients partout.

Pouvez-vous nous parler de la genèse de Le titre du spectacle est : aléatoire ?

Tout a commencé quand nous avons acheté notre premier Que sais-je sur une brocante, il y a plus de deux ans. Il a pour titre « La vie des aveugles », et fait partie des tous premiers livres de la collection Que sais-je. Il a été écrit à Paris, en 1943, soit en pleine seconde guerre mondiale. « La vie des aveugles ». Ce livre nous a fascinées.

Nous avons alors commencé à collectionner les Que sais-je, et à les lire. C’est presque devenu une obsession. Et on s’est rendu compte que ces livres ne peuvent pas être réduits à leur simple réputation de « digest », de livres pour les étudiants ou pour les personnes désireuses de s’initier à un sujet. Certains sont écrits dans un style universitaire, d’autres dans un style très littéraire, voire poétique. Alors, on a aussi commencé à s’intéresser aux auteurs des livres, à leurs parcours.

A un moment on s’est noyées, tellement c’était vertigineux. La collection compte près de 4000 titres, allant de la Pomme de terre à l’Education des enfants difficiles, en passant par la Chronopsychologie, le Grotesque ou la Paralittérature.

Il est tentant d’ailleurs de jouer avec les titres, comme l’ont fait les artistes Miller Lévy, ou Fabio Viscogliosi. Mais nous avions envie d’aller plus loin. D’entrer à l’intérieur même de toute cette collection, de l’analyser, d’en tirer des conclusions, aussi loufoques soient-elles. Des conclusions politiques. Et la première conclusion que nous avons tiré, c’est que la collection Que sais-je décrète l’égalité des choses qui existent. (Chaque ouvrage compte le même nombre de page, est commercialisé au même tarif, et porte un uniforme à rayure, bicolore.) Ca c’était la toute première conclusion d’une très longue série de conclusions.

Alors maintenant, nous, ce qu’on voudrait, c’est que les PUF nous laissent écrire le Que sais-je consacré aux Que sais-je. (Ceci est un message adressé à la direction des PUF). Alain Bauer, spécialiste de la criminologie, a bien co-écrit deux Que sais-je consacrés à la gastronomie. Alors : pourquoi pas nous ?

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Comment s’est construit le spectacle ? La pomme d’Isaac Newton, les pommes de Léon Moisse, la pomme de Blanche-Neige… Aviez-vous déjà tous ces éléments avant de commencer l’écriture ?

Absolument pas ! Tout venait, au départ, de la collection Que sais-je. Mais notre travail étant largement fondée sur une pensée imagée, nous dérapons assez vite. Quand nous ajoutons un élément, un thème, il faut qu’il soit lié d’une manière ou d’une autre à l’ensemble de ce que nous racontons, ce qui s’avère parfois un véritable casse-tête. En réalité, il existe plusieurs dizaines d’autres versions du spectacle, où le thème récurrent n’est pas celui de la pomme, mais celui du cheval, ou bien celui des nains, ou bien celui des forces de l’ordre, etc, etc. Nous nous sommes arrêtées sur cette version parce que c’est celle qui nous semblait fonctionner le mieux dans sa globalité. Nous construisons des boucles, qui reviennent, reviennent, jusqu’à ce que la totalité du spectacle/conférence ressemble à un mauvais rêve (ou à un bon cauchemar).

C’est intéressant de voir comment l’art « contamine » votre théâtre, jusqu’à la fin, puisque la conférence se termine par un vernissage que le public est invité à visiter…

Mais chuuuteeeeeuh. C’est une surprise….
Nous venons des arts visuels, nous produisons nous même des images, dessinons, sculptons, photographions. L’art est donc une pente naturelle pour nos spectacles. Par ailleurs, nous sommes très attentives aux discours qui environnent les œuvres, en particulier les œuvres contemporaines. Selon nous, ces discours sont la plupart du temps d’un intérêt limité, trop sérieux, consensuels en même temps qu’incompréhensibles. On essaye de faire autrement, que nos textes insufflent un peu de second degré, de gaieté, et qu’ils apportent une réelle « plus-value » quand ils abordent les œuvres d’art.

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Pouvez-vous nous parler de votre projet en cours en partenariat avec La Bibliothèque Kandinsky ?

Il s’agit d’un projet qui part également de la collection Que sais-je, mais qui n’en parle absolument pas, contrairement au Titre du spectacle est : aléatoire. En novembre 2013, nous avons mis en vente l’édition pif à la galerie mfc Michèle Didier. Le pif est une pochette comprenant divers éléments conçus par nos soins, ainsi qu’un livre Que sais-je. Les prix du pif varient en fonction du Que sais-je qui se trouve dedans. Lors de la performance « Le prix du pif » (le 5 décembre), nous avons tenu à présenter les critères de variation des prix du pif. Ces critères sont au nombre de trois : la rareté du Que sais-je, la couleur de sa couverture, et la météo. Cette performance a donc témoigné de la manière absolument arbitraire et discrétionnaire avec laquelle ces prix ont été fixés. Un pur caprice d’artiste.

La Bibliothèque Kandinsky a choisi d’acquérir deux pif : celui sous-titré La Mémoire (pour la somme de 20€) et celui sous-titré La Critique d’art, dont nous avons indiqué que le prix est « à débattre ». La Bibliothèque Kandinsky nous donne donc l’opportunité de ne pas réitérer le caprice consistant à fixer le tarif du pif selon notre bon plaisir. Nous souhaiterions prendre le contrepied de ce que nous avions fait en parvenant à un tarif qui ne soit ni arbitraire, ni discrétionnaire.

Nous avions initialement envisagé d’organiser un cycle de négociation public, sur une longue période, avec la présence de représentants de la Bibliothèque Kandinsky et d’un public qui serait lui aussi partie prenante dans la négociation. Après réflexion, nous y voyons X écueils :

· L’essoufflement : nous pensons que l’organisation d’un cycle de performances consacré à la détermination de la valeur d’échange du pif sous titré La critique d’art pourrait devenir laborieux s’il s’étirait sur 87 mois.

· La dimension publique : nous avions vu dans cette idée l’opportunité de questionner le processus d’acquisition d’une œuvre par un musée, mais pour cela, il faudrait que ce débat soit « réellement » public. La Bibliothèque Kandinsky accueille essentiellement un public d’avertis, sinon d’experts. Cela n’aurait donc rien de public et demeurerait dans le cercle restreint du monde de l’art.

· La dimension publique : quand bien même le cycle de négociation serait organisé en dehors de la Bibliothèque Kandinsky, personne ne viendrait. Nous pressentons malheureusement une sorte de désintérêt général du public pour la question du prix du pif (surtout sous-titré La critique d’art).

· Pour que les gens s’intéressent à la question du prix du pif il faudrait que tout le monde soit sûr que le pif est scandaleusement cher. Or pour l’instant, personne n’est dupe, à part nous.

· Pour que les gens s’intéressent à la question du prix du pif, il faudrait qu’une édition d’artiste constitue un objet polémique. A notre connaissance, les éditions d’artistes ne font pas de vague, à part dans des bouteilles d’eau.

· Pour intéresser les gens au pif, il faudrait monter une entreprise énorme avec une grosse stratégie marketing, un soutien des médias, qu’il y ait des gens qui fument des pif, des gens qui portent des baskets pif, il faudrait des mascottes, des guerres.

· Il faudrait pouvoir accuser le pif de tous les maux. Le rendre détestable, en faire le bouc-émissaire parfait, l’ennemi public n°1, le livre à abattre, le social-traitre : lui imputer la mort des abeilles, l’augmentation du prix de l’essence, la dérive des continents, le travail au noir.

· Il faudrait des adultères.

L’idée est là, mais la mise en œuvre est délicate. Nous avons donc fait la proposition suivante à la Bibliothèque Kandinsky : que les négociations prennent la forme d’un « échange épistolaire », publié au fur et à mesure sur Internet. (www.negopif.com)

La première lettre a été publiée, et nous attendons actuellement la réponse de la Bibliothèque Kandinsky, qui s’avère imminente. Mais il y a fort à parier que nous ne tomberons pas d’accord tout de suite.

« Le titre du spectacle est: aléatoire » de aalliicceelleessccannnnee&ssoonniiaaddeerrzzyyppoollsskkii. Avec: aalliicceelleessccannnnee&ssoonniiaaddeerrzzyyppoollsskkii, Elisa Carà, Serge Gaborieau. Régie lumière: Baptiste Joxe. Photos: Virginie Barraud. Production: Centquatre.

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Publié le 05/10/2015


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