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May B

Lia Rodrigues « Former des artistes citoyens »

May B, créée par Maguy Marin en 1981, est devenue une véritable pièce de répertoire. Considérée par la chorégraphe comme un établi par lequel doivent passer tous les nouveaux danseurs de la compagnie, reprise dans des contextes très différents et enseignée dans les écoles de danse et les lycées français, May B traverse le temps, les corps et les espaces. Cette année, le projet « De Sainte Foy-lès-Lyon à Rio de Janeiro – May B à Maré : une fraternité », à l’initiative de la chorégraphe brésilienne Lia Rodrigues et de Maguy Marin, a permis de transmettre la pièce à de jeunes danseurs du « Núcleo dois » en formation à l’Ecole de danse libre de Maré, à Rio de Janeiro. Lia Rodrigues a accepté de répondre à nos questions.

Comment est née l’Escola Livre de Dança da Maré, dans laquelle les danseurs du « Núcleo dois » suivent leur formation ?

Silvia Sotter, la dramaturge de ma compagnie de danse, connaissait le travail d’une association de Maré, « Redes de desenvolvimento da Maré » (Réseaux de développement de Maré), formée d’habitants et d’anciens habitants de Maré, qui travaille depuis très longtemps sur plusieurs axes : l’éducation, la culture, la sécurité, le territoire… Elle m’y a introduite en 2003, et à partir de cette rencontre, le projet a commencé. La favela de Maré est, avec ses 140.000 habitants, l’une des plus grandes favelas de Rio de Janeiro. L’accès à la culture et aux arts y est difficile, notamment à cause de l’absence d’investissements des pouvoirs publics. La compagnie a commencé à développer des projets artistique et pédagogique en partenariat avec Redes da Maré en 2004, puis en 2009 nous avons créé le « Centro de Artes da Maré » en 2009, et à l’intérieur de ce centre d’art, l’ « Escola Livre de Dança da Maré » en 2012. Dans l’école de danse, il y a 300 élèves, qui suivent aussi des cours de théâtre, on y organise des rencontres avec les habitants, des spectacles de danse, de musique…

Le « Núcleo dois » est un groupe de 15 jeunes qui suivent une formation intensive en danse. Dix d’entre eux participent à la reprise de May B — mais tous apprennent la pièce. Ce n’est pas du tout une école sur le modèle des écoles que vous connaissez en Europe, il ne s’agit pas d’une formation en trois ou quatre ans, avec un diplôme à la fin ! Les jeunes qui vont danser May B sont là depuis déjà 5 ans pour certains. C’est une formation continue et si elle porte le nom d’« école libre », c’est qu’elle forme avant tout des citoyens et peut-être des danseurs. Tout au long de l’année, ils ont quatre heures de cours par jour, mais pas seulement des cours de danse. Il y a des rencontres sur des questions aussi diverses que le genre, la situation politique du pays… C’est très large. Parce que je ne crois pas qu’on puisse former juste des danseurs, on doit essayer de former des artistes-citoyens.

Le Centro de Artes da Maré c’est chez moi, c’est là où je fais toutes mes créations, c’est ici que je pense la vie, ma profession, ma place dans le monde. Je défends certaines valeurs, une éthique. J’espère pouvoir, avec mon travail, exprimer les possibilités qui s’offrent à chacun d’entre nous pour faire bouger les choses, répondre à des interrogations avec des actions dans la vie, dans le quotidien. À un moment dans le monde où les territoires et les frontières sont férocement défendus, je propose de faire un mouvement dans la direction opposée et de découvrir, avec nos différences, les possibilités de partage et d’invention de résistances.

Quand est né le désir de travailler sur May B avec les danseurs de la formation ? La pièce est-elle apparue comme une évidence ?

En 2016, Maguy et moi – nous sommes restées amies pendant toutes ces années (Lia Rodrigues a dansé May B au moment de sa création en 1981, ndlr) – nous nous sommes retrouvées au festival Montpellier Danse. C’est là qu’elle m’a offert la pièce, pour que je puisse la faire avec les élèves de notre École. Elle n’a pas pensé à une autre pièce : c’était celle-là ! Même si elle n’avait jamais rencontré ces élèves, elle a suivi depuis le début le projet que je développe avec eux, elle connaît leur travail. Ensuite il a fallu consacrer du temps à la mise en place du projet : il est entièrement soutenu par la France, il n’y a aucun argent du Brésil, seulement le partenariat avec le Centre d’Art et ma compagnie. Le fait que la pièce soit entièrement financée par la France, ça veut dire beaucoup de choses : qu’est-ce que ça signifie d’investir dans un projet dans un autre pays ?

Vous avez vous-même dansé la pièce lors de sa création en France en 1981. Comment cette pièce vous a-t-elle marquée en tant que danseuse et chorégraphe ? Est-ce que vous vous reconnaissez encore dans cet univers ?

Je me reconnais dans cet univers dans le sens où j’ai participé à la création de la pièce. Elle fait donc partie de moi. Chaque fois que je la danse elle me touche, elle m’a beaucoup marquée, et même, elle me surprend encore. Je suis à chaque fois enchantée par cette pièce ! Ca a été un cadeau pour moi, qui m’accompagne encore dans ma vie. C’est une rencontre qui a été décisive pour ma formation d’interprète. C’est avec elle que j’ai vraiment appris le métier de danseuse. Participer à la création de May B a été pour moi, à l’époque jeune danseuse, une importante source d’apprentissage et j’ai pu comprendre comment la rigueur et la discipline pouvaient être combinées avec la créativité et l’invention. Cela dit, j’ai participé à cette création il a presque quarante ans, après ça, je suis passée par de nombreuses expériences, j’ai vécu des choses très différentes qui ont également été très importantes…

C’est aussi la rencontre avec Maguy qui m’a marquée : je l’ai connue en 1980 et depuis toutes ces années je la vois comme un phare. C’est une admiration profonde, pas seulement pour son travail en tant qu’artiste mais aussi pour son engagement politique. Et tout ce temps, je suis restée très proche de Maguy. Alors je l’observe, je m’intéresse à ce qu’elle fait, à sa manière de faire de la politique, son éthique, notamment. Ça, ça m’accompagne toujours. Mais le contexte brésilien n’a rien à voir avec le contexte français. Il faut essayer d’imaginer ce qu’est être un artiste au Brésil, mener un projet dans une favela, sans aucune aide du gouvernement. Ma compagnie a presque trente ans, et elle ne reçoit aucune subvention, et il n’existe pas de statut d’intermittent au Brésil. Ce qui nous unit avec Maguy, ce sont nos idéaux, éthiques, politiques, mais nos réalités sont complètement différentes et nos stratégies pour survivre aussi. J’admire Maguy dans sa capacité à regarder notre réalité avec cette très forte générosité, et à se demander ce dont on a besoin, ce qu’on peut faire ensemble. C’est ça la beauté du projet, cette ouverture à l’autre et le fait qu’il repose aussi sur une forte amitié.

Quel était le contexte de création et de réception à l’époque ? En quoi est-il différent aujourd’hui ?

La pièce a été créée juste avant l’élection de François Mitterrand et la création des centres chorégraphiques en France par Jack Lang. La danse n’avait pas du tout la même place dans la société avant ces mesures culturelles, elle n’était pas aussi visible qu’aujourd’hui ! Dans ce contexte, la pièce a été très bien reçue par la critique. De ce dont je me rappelle… ça fait quand même plus de trente ans ! On sentait quand même une espèce de sentiment d’étrangeté, parce que c’était une pièce différente de ce qu’on voyait à cette époque là. Pour ce qui est de mon expérience, ce que j’ai senti quand je l’ai dansée à nouveau en 2012, c’est que c’est une pièce qui est hors du temps. Elle fonctionne autant en 1980 qu’en 2012 ou aujourd’hui. C’est une pièce qui a été très bien reçue pendant toutes ces années et c’est une chose très particulière à cette pièce.

Comment s’est organisée la reprise ? Comment les jeunes danseurs ont-ils « retrouvé » les corps de ces personnages, déterminés par leur costume, leur démarche, leur maquillage d’argile?

Pour la reprise, c’est Isabelle Missal qui a véritablement vécu l’expérience de la transmission : c’est elle qui a travaillé avec les danseurs ici, au Brésil. Mais nous avons décidé ensemble de quel allait être le rôle de chaque danseur. Je lui ai parlé un peu de chaque élève de l’école et à partir de là elle a décidé qui allait faire quoi. Ils ont travaillé à partir de vidéos, à la fois de la pièce et des répétitions. Ensuite on a pu échanger certains rôles parce qu’ils ne s’adaptaient pas complètement aux danseurs. C’est tout un processus de construction pour ces jeunes danseurs ! Et d’ailleurs la construction continue, parce qu’on n’a pas encore fini la transmission.

De toute façon, je pense que tout ça, ce n’est pas une chose fixe. Depuis que la pièce a été créée, j’imagine que chaque personne a fait chaque rôle d’une manière un peu différente. La chorégraphie, elle, est exactement la même, elle est très écrite. Mais dans cette chorégraphie écrite, chaque personne a la place pour créer à partir de ces personnages, et c’est ça que je trouve extraordinaire dans cette pièce. Chacun a besoin d’un temps différent pour trouver le personnage, mais toujours, ce qui nous aide, c’est l’écriture de la pièce, parce qu’elle est là, tout le temps. On sent bien comment, sur une partition, on peut avoir une certaine liberté pour créer ces personnages et en même temps maintenir les caractéristiques de chacun. C’est pour ça que je pense que cette pièce est une véritable école pour le danseur.

Une tournée est déjà prévue dans toute la France, la pièce va-t-elle également être présentée au Brésil ? Envisagez-vous d’autres projets collaboratifs de ce type ?

On envisage de présenter la pièce au Brésil, au centre de Maré et on va tenter d’autres lieux, mais c’est compliqué. On est en ce moment dans une énorme crise au Brésil, alors on ne sait pas trop ce qui va se passer… C’est une situation très extrême, alors comment faire un projet artistique dans ce cadre là ? Les gens qui habitent dans les favelas, surtout, souffrent comme jamais, il y a une violence terrible. Ces jeunes danseurs sont donc un exemple de force pour moi : ils ont vraiment envie de danser, de faire ce projet. Il n’y a aucun marché du travail en ce moment pour les danseurs au Brésil, je ne sais pas si ces jeunes vont pouvoir travailler en tant qu’artistes. Je ne sais pas même pour moi-même. Si pour ma compagnie de danse il n’existait pas la possibilité de continuer mon travail de chorégraphe en France et dans d’autres pays, ce serait très compliqué. Tout l’argent que j’utilise pour continuer mon projet artistique vient d’Europe : je suis artiste associée au Centquatre et à Chaillot, et j’ai d’autres partenaires, comme le Festival d’Automne. Sans ça, je ne pourrais pas continuer mon travail. Et sans le soutien de la Fondation d’Entreprise Hermès, la formation de Maré ne pourrait sans doute pas continuer à exister.

Les élèves aussi ont des expériences hors du Brésil, car nous avons construit des partenariats avec d’autres institutions, comme le Centre National de la Danse (nous avons participé à deux éditions de Camping). Nous essayons toujours de faire des échanges, des aller-retours. En ce moment, il y a deux élèves qui sont étudiants à P.A.R.T.S, l’école d’Anne-Teresa de Keersmaeker à Bruxelles. Et ces échanges là, c’est parfois la condition pour pouvoir continuer nos projets au Brésil. Ce dialogue est très important, mais dans les deux sens. Je ne pense pas que nous seuls soyons en train d’apprendre. Pour apprendre, il faut vraiment avancer main dans la main, à égalité. J’ai de beaux partenaires, qui s’intéressent à ce que nous faisons. Il y a Maguy Marin bien sûr, mais aussi Mathilde Monnier. Ce sont des personnes qui sont venues sur place pour voir ce qu’on fait, qui connaissent notre travail. Ca fait la différence, on peut échanger avec une autre qualité. Alors bien sûr, s’il y a d’autres propositions aussi intéressantes que May B, on est absolument ouverts !

Chorégraphie Maguy Marin. Musiques Franz Schubert, Gilles de Binche, Gavin Bryars. Costumes Louise Marin. Lumières Alexandre Béneteaud. Artiste chorégraphique pour la transmission Isabelle Missal. Répétitrice Amalia Lima. Photo © David Mambouch.

Du 3 au 5 avril, Festival Escales en Val d’Oise, L’Apostrophe
Du 10 au 14 avril, Séquence Danse Paris, 104
Le 24 avril, MA scène nationale, Montbéliard
Du 25 au 27 avril, MC2, Grenoble
Le 2 mai, Théâtre Jean-Vilar, Vitry-sur-Seine

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Publié le 19/03/2018


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