| Qui nous sommes | Nous contacter ›


Lorenzo de Angelis

Lorenzo De Angelis « C’est un peu la pièce dans laquelle je fais tout ce que je n’ai jamais pu faire »

Remarqué dans les pièces de Pascal Rambert, Alain Buffard, Vincent Thomasset ou encore Marlène Monteiro Freitas, le danseur Lorenzo De Angelis signe avec Haltérophile sa première création. En écho à sa présentation au festival Artdanthé au Théâtre de Vanves, il a accepté de répondre à nos questions.

Haltérophile est votre toute première création. Qu’est-ce qui vous a motivé à signer ce solo dont vous êtes également l’interprète ? 

En réalité, c’est une « pièce d’interprète ». C’est un peu la pièce dans laquelle je fais tout ce que je n’ai jamais pu faire, tous les angles morts et les  matériaux résiduels des divers créations auxquelles j’ai participé… Mais surtout, il s’agissait aussi pour moi de me poser activement la question, après bientôt dix ans passé sur les plateaux, de ce que je fais là, ce que j’ai encore envie d’y faire, ce que j’ai encore à y donner, à y prendre… Une sorte de check up professionnel. Et dans ces choses qu’il m’importait de questionner, il y a avait le rapport au public. Je suis de ces interprètes qui ne jouissent pas particulièrement de la présence du public ; sur scène, j’aime être en travail, libre de toute préoccupation de projeter ou donner quelque-chose à comprendre… Donc je travaille pour moi, ou plutôt sur moi, pour quelqu’un…

Ce solo c’est un peu la recherche de ma légitimité sur un plateau et des conditions de survie dans ce métier… Peut-être parce-qu’au moment où travailler pour d’autre, plus ou moins sur soi ne suffit plus, on se pose forcement ces questions, on se demande « Pour qui, alors » je pourrais continuer à faire ce que je fais. Alors voilà, ce solo c’est un peu ma première rencontre avec le public. J’essaye de comprendre de quoi il est fait, et sa discipline me passionne… c’est un beau métier que d’être public. En fait j’ai toujours rêvé de ça, de ce rapport d’égalité entre public et performer… ce qui ne signifie pas qu’on soit identique… Nous avons chacun notre métier et ils sont complémentaires, ils sont sine qua non l’un de l’autre. C’est à cette notion d’inter-nécessité que j’essaye de me soumettre, et dont j’explore le territoire possible… avec eux.

Comment le dispositif et l’entrée dans l’espace scénique participe à la dramaturgie d’Haltérophile ?

Dès le départ, il s’agissait, pour m’adonner pleinement à la compréhension de ce rapport très particulier, de jouer pour une personne à la fois. Plus que de jouer pour une personne, j’essaye presque de jouer la personne, comme une sorte d’hommage instantané à ce qu’elle est là, en face de moi. Pour cela, j’ai besoin d’instaurer une certaine confiance ; d’où ce début où j’installe les gens presque un par un, où je choisis avec eux leur chaise, leur point de vue, où je prends éventuellement le temps de parler de leurs craintes ou de leurs expectatives, ou d’autres choses plus triviales comme la manière dont ils se sont vêtus pour venir là… Ce rapport trivial et direct m’a souvent manqué sur scène. Il est en général impossible, parce-que les gens sont alors, pour nous, une masse impersonnelle, plongée dans le noir et le silence… du coup, forcément, il est difficile de comprendre pour qui on fait tout ça.

Cette installation personnalisée me sert donc à casser la carapace habituelle de l’animal-public, et l’invite ici à réinventer ses modalités. Les spectateurs sont donc disposés en cercle, mais un cercle disjoint, de sorte que tout le monde est un peu isolé et jouit d’un point de vue unique ; et puis ils sont, d’un prime abord, seuls (même si plus tard une autre type de communauté commence à émerger, notamment fondée sur le partage des craintes ou de l’excitation quant à la solitude et l’étrange responsabilité face au performer)… moi-même, au sein de ce dispositif, je ne peux techniquement faire face qu’à une personne à la fois. Alors, là, j’essaye de trouver la nudité qui nous est commune, les désirs et l’étonnement, les zones possibles de partage.

Comment se construit la performance et quelle part laissez-vous à l’improvisation dans le déroulement de la pièce ?

Lorsqu’on invite des gens à dîner chez soi, on prépare forcement de la nourriture, un assortiment de boissons, peut-être réaménage-t-on le salon pour l’occasion… Cependant, la durée de l’apéritif, le déroulé des discussions, la disposition et l’humeur des invités, leurs interactions sont imprévisibles… Seul le partage de la situation en cours en décide. Pour Haltérophile, c’est un peu la même chose ; j’ai prévu un dispositif et quelques matériaux, que je propose. Certains en consommeront beaucoup, d’autres avec parcimonie (ils se réservent pour le dessert) ; chacun peu l’assaisonner à sa manière et communiquent, volontairement ou pas leurs goûts… J’essaye d’être très attentif à leurs ressenti, leurs réactions qui deviennent en quelque sorte ma partition. Ces matériaux que je propose sont issus de ma recherche sur l’adresse, les formes et les dynamiques quelles génère ; comme si j’avais isolé l’impulsion de différents types d’adresses, ou leurs principes actifs, et que je les avais développé pour en faire des matériaux à part entière. Des matériaux du coup un peu étranges, qui contiennent en puissance les ingrédients du partage, de l’invitation, de l’offrande, de l’écoute, de la méfiance ou du sentiment… et qui évoluent en fonction de l’expérience partagée. Bien sûr, il y a certains matériaux qui sont plus ou moins perméables, voire assez écrits, mais sont en quelque sortes des pièges que je me tends : comment me glisser dans une écriture plus figée en gardant le lien sensible ? J’aime bien l’idée de travailler sur le doute, insoluble, sur l’authenticité de l’offrande originale. Moi même, à l’intérieur, je m’y perd, entre sincérité et mise en scène… Je me surprend, des fois à être touché, atteint, alors que ma proposition joue plutôt sur un rapport factice… J’aime quand ça arrive, dans un sens ou dans l’autre, quand l’action en cours change de statut.

Il est important pour moi que le public puisse choisir la manière dont il se positionne par rapport à ce qui lui est proposé, qu’il puisse se poser la question et changer d’avis, plusieurs fois même, au cours du spectacle. La pratique du « glissement », oui, est un des leviers dramaturgiques de la pièce : le glissement d’une personne à une autre, le glissement d’un niveau d’adresse à un autre, d’un degré d’implication personnelle à un autre, d’une matière étrange à une attitude triviale… Finalement, le treillis de ces transitions est aussi important que « le contenu », c’est grâce à sa maitrise qu’il est possible de se surprendre, de s’étonner afin de pouvoir déjouer les mécanismes relationnels conventionnels. À ce compte là, il est important pour moi de préciser que je suis danseur, et que mon outil de prédilection est donc le corps ; un travail sur le relationnel pourrait a priori appartenir plus au domaine du théâtre… Hors le premier contact avec une personne inconnue est la présence physique ; et ce prémisse, si on le laisse se déployer un peu plus que dans une situation sociale normale, contient une richesse troublante. Une des tâche de d’Haltérophile est de laisser exister. Laisser exister ce qui se passe déjà. Et puis entamer une relation via le corps permet de court-circuiter les mécanismes habituels d’une relation naissante, et d’être tout suite ailleurs, là où ni la personne ni moi n’avons jamais été… Un peu comme celle de deux personnes du même pays qui se retrouvent en terre étrangère : des fois on devient ami pour la vie et parfois l’autre rentre chez lui. Des fois je le raccompagne un bout de chemin mais il faut aussi que je le laisse partir.

La pièce se présente également sous la forme d’une performance en continu sous le titre Halterophile libre service. Quels sont les enjeux de cette seconde version ?

Justement les choix du public, encore plus. Dans cette version, je n’installe pas les gens, du moins pas au début. La performance est déjà en cours quand les portes s’ouvrent. Je les laisse libres de leur approche, libre de tester et d’apprécier la distance. Certains restent debout, en dehors du cercle de chaises, se rapprochent, s’éloignent, décident finalement de prendre place et ils sont là pour la durée de leur choix. Contrairement à la version « spectacle », où pendant la première partie je suis absolument soumis à l’impératif de relation obligatoire avec le public, ou rien ne se fait sans lui, il y a dans la version Libre Service un rapport plus indépendant avec lui qui me permet d’aller plus loin dans les matières que j’ai découvertes, de les faire dériver. Ce qui est donc présenté ici est plus une installation sur l’adresse et l’univers résiduelle qu’elle génère.

L’essai que j’ai eu l’opportunité de faire au Théâtre de Vanves, a été de pouvoir faire passer le principe dans d’autres corps, de le diffracter, de multiplier l’adresse et ses potentialités grâces aux trois autres artistes fabuleux avec qui j’ai eu la chance de travailler : Aina Alegre, Nina Santes et Bryan Campbel. Ainsi les possibilités relationnelles s’en sont trouvées aussi enrichies, puisque nous pouvions par moment être à quatre sur une personne, donnant à voir les corps « polarisés » par l’adresse… ou bien à quatre dans le cercle, s’occupant de quatre personnes différentes et donner à voir un bouquet d’offrandes et de situations plus ou moins intimes… Le brassage, le va et vient du public nous a permis aussi d’être moins soucieux de la composition dans le temps, et de pouvoir, par exemple, mettre plusieurs musiques d’affilée, répéter plus facilement un motif, aller parfois un peu plus loin avec certaines personnes… Après, le retour au solo est important aussi. Le premier essai que j’ai pu faire de cette version grâce à Hubert Colas, qui m’a invité à Actoral, donnait à voir notamment cette notion de solitude du performer dans la cage de regards, cette notion de bravoure… Même si j’était relayé par Aina Alegre, ils nous est arrivé de tenir plus de deux heures tous seuls.

Qu’est-ce qui se cache derrière ce titre Haltérophile ? Un homme qui s’abandonne dans une épreuve physique ?

Le titre se réfère, entre autre, à la notion de résistance, au fait de « prendre en charge » le plus longtemps possible, le plus loin possible dans l’inconnu… Être brave. Quand j’ai travaillé avec les autres, je leur ai souvent expliqué qu’il fallait qu’on soit capable de prendre en charge tout ce qui nous vient de la personne à laquelle on s’offre, et de la situation dans laquelle elle se retrouve avec nous. Parfois il y a des chansons d’amour qui sont lancées et qui teintent forcement la relation d’une couleur particulière, assez kitch et parfois gênante. À nous, haltérophiles, de porter tout ça, d’assumer pleinement pour la personne à qui on dédie ce moment, pour qu’elle puisse réellement faire l’expérience, sans jugement de ce qu’il vit, ce qui lui est dit, à travers nos corps ou les paroles d’une chanson. Parfois, on arrive même à être ému par une danse sur une chanson de Walt Disney, ou fasciné par ce qui nous est proposé sur une chanson pop déjà entendue mille fois… Cette notion d’haltérophilie scénique combinée à celle de Libre Service est intéressante, elle devient ambivalente. On peut la comprendre comme un libre accès pour le public, du spectacle personnalisé à la demande, une sorte de buffet à volonté. Mais on peut aussi le comprendre comme le libre service du performer qui s’adonne volontairement, qui se soumet volontairement aux intuitions spectaculaires générées par les personnes présentes.

Pendant la création je me suis souvent dit que je voulais donner la chance aux gens de recevoir une chose rien que pour eux : une déclaration d’amour, une présence, une vision unique, un trésor, mais en réalité j’ai découvert qu’il s’agissait d’une chance aussi pour l’haltérophile, de pourvoir offrir ces choses, chanter pour quelqu’un, lui raconter ce dont on a envie, là, les toucher et les inviter à en faire de-même… Il y a toujours dans l’humain, me semble-t-il, le besoin de donner ; il y a un bonheur qui consiste à trouver l’endroit où l’on arrive à donner, où l’on sert. Cette pièce est finalement l’opportunité de questionner notre capacité à recevoir et à donner. J’arrive, me semble-t-il, à donner des choses que je ne savais même pas posséder et qui sont, en réalité, la réponse de ce que je reçois moi-même du public dans ce dispositif. L’opportunité de vérifier que je suis capable de servir, à un degré toujours plus profond, à force d’exercice et de dépouillement, et que oui, l’art aussi sert et enrichit la notion partagée d’humanité.

Haltérophile, conception et interprétation Lorenzo De Angelis. Co-écriture Ikue Nakagawa. Collaboration Aina Alegre. Musique originale Patrick Belmont. Lumière Coralie Pacreau.

Photo © Lorenzo de Angelis

Par

Publié le 29/03/2016


Partagez cette page


http://maculture.fr/entretien/lorenzo-angelis-halterophile/