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© Arnaud Gerniers

Louise Vanneste « Résister à toute identification de l’objet »

D’origine belge, la danseuse et chorégraphe Louise Vanneste a créé sa dernière pièce Therians en juin dernier à La Chaufferie dans le cadre des Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis. Cet automne, la pièce sera présentée à la Biennale de Charleroi danse avant de partir en tournée en France et en Belgique. Louise Vanneste a accepté de répondre à nos questions et revient avec nous sur les enjeux de cette nouvelle création.

Vous avez créé Therians en juin dernier aux Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis. Pouvez-vous revenir sur la genèse de cette nouvelle pièce ?

Comme souvent, il y a plusieurs sources, toutes destinées à la fois à nourrir et à remettre en jeu les paramètres d’écriture chorégraphiques. La première serait d’investir davantage le champ littéraire. Une des caractéristiques de mon processus de création étant de considérer dès le départ les médiums impliqués dans le processus tels que le son, la lumière, la scénographie au même niveau que la danse et non au service de celle-ci, j’ai eu envie d’intégrer la littérature. Elle était omniprésente mais toujours en périphérie du processus. Je lisais et relisais un roman, un essai théorique ou autre, le soir après les répétitions mais cette lecture restait sur un chemin parallèle à celui du processus. Elle me changeait les idées tout en me relançant dans mon travail à partir d’un territoire plus lointain. Cette fois, elle intervient comme un élément influençant, perturbateur, c’est-à-dire qu’elle bouscule les enjeux dramaturgiques et d’écriture de la pièce. Ici, la structure de Therians a été empruntée au roman de Virginia Woolf, Orlando, qui avait eu un impact important et persistait dans ma mémoire. Ensuite l’idée était d’investir la notion de présentation/représentation à travers les parades d’oiseau. De la présence immobile à la sur-représentation en passant par l’effacement, l’envie d’être vu ou encore la parade. Nous souhaitions explorer toute une palette comportementale à même de témoigner de la manière dont un danseur, un comédien, un performeur peut exister au plateau.

Therians fait suite à Gone in a heartbeat (2015) et Going West (2014). Comment cette nouvelle pièce s’inscrit-elle dans la continuité de votre recherche artistique ?

Therians la prolonge et la rompt à la fois. Elle la prolonge car au final, ce sont les mêmes obsessions, moteurs et problématiques mais aussi les mêmes collaborateurs (son, scénographie, lumière, regard extérieur, etc). Elle est en rupture parce que la littérature, la présence d’une photographie et de la voix comme élément sonore renvoient au réel. Un réel qui m’éloigne de l’abstraction de mes autres pièces puisqu’on identifie un lieu sur la photo, et que la voix endosse une parole, une pensée. Je fais davantage face au parlant, à des histoires, des récits et situations humaines.

Qu’est-ce qui se cache derrière ce titre : Therians ?

Therians vient du terme « thériantropie » qui définit la capacité mythologique de l’être humain à se transformer en animal. C’est la part animale que je retrouve en dansant qui me fait danser. Une danse physique instinctive. Je fais appel à l’instinct comme procédé d’écriture improvisée d’une danse conditionnée mentalement mais pas totalement écrite. J’aimais aussi le lien entre « Therians » et « terrien ». Le fait d’avoir travaillé avec une photographie d’un lieu construit par l’homme et reconnaissable comme tel et d’utiliser la voix dans la bande sonore a induit la sensation d’être plus dans l’humain que dans les autres pièces. Les retours viennent parfois contredire ce fait. On me parle de monstre, d’énergie, de formes abstraites à propos de Therians… Mais j’aime travailler avec les contradictions.

Therians se compose de plusieurs couches : lumières, musique, danse… Dans quel ordre sont apparus ces différents mediums dans l’écriture de la pièce ?

L’une des caractéristiques de mes collaborations est de partir d’un rapport non-hiérarchisé entre les médiums présents. Tout s’influence, tout se tient. Les idées de scénographie, éclairage, son, corps, émergent en même temps chacune dans leur « territoire » et se cognent, se confondent les unes les autres, s’élaborent dans un rapport de réciprocité. Tout est chorégraphie, tout en est un élément constitutif, à la fois comme lien et comme élément indépendant.

La lumière a toujours été un élément très important dans l’écriture de vos pièces. Qu’est-ce qui anime votre intérêt dans ce medium en particulier ?

La lumière est une dynamique de l’espace. Elle montre et elle dissimule. Ce qui se voit, ce qui se montre, ce qui ne se voit pas, tout est important. La lumière, c’est aussi le jeu de ce que l’on montre. Par la lumière, on fait vibrer un corps. Avec Arnaud Gerniers, on ne dissocie pas la lumière de la scénographie. Elle structure l’espace, découpe les volumes, sculpte les corps, mais elle les efface aussi. Que reste-t-il de la danse quand la lumière s’est elle-même retirée ? Comment la danse est-elle rendue visible par d’autres organes (de perception) que celui de l’œil ? La lumière participe à l’état de présence, à l’écriture du mouvement et au rapport mouvant entre corps, mouvement, espace et son.

En effet, avec Therians, vous signez votre quatrième collaboration avec le créateur lumière et plasticien Arnaud Gerniers. Comment avez-vous collaboré ensemble pour ce projet ?

Dans son travail personnel, Arnaud développe entre autres une œuvre photographique et je considère mon travail chorégraphique comme un travail sur l’image. Cela faisait un moment que j’avais envie de mettre un élément tangible sur le plateau, une photographie comme source unique d’éclairage. Celle-ci constitue ici la scénographie de Therians et s’inscrit naturellement dans la continuité de nos réflexions. Une dépendance forte est créée entre le corps et la photographie. D’une part par leur co-présence au plateau : elle en tant qu’objet-même, écran géant monolithique aux côtés du danseur, et aussi en tant que variation d’intensité lumineuse, jusqu’à ce que l’image projetée disparaisse complètement.

Vos pièces sont également des objets sonores, avec Therians vous collaborez encore une fois avec le musicien Cédric Dambrain. À quel moment est apparue la musique dans le processus de création ?

Pour la première fois, Cédric était avec nous dans l’espace de répétition tout le long du processus de création. Dans Therians son travail s’approche des « silences sonores », qui ne constituent pas de la musique mais plutôt une « bande son » faisant apparaître des éléments de voix. Elle évolue en parallèle du travail avec le corps, accusant parfois un « retard » ou étant au contraire en avance. Par conséquent, on fonctionne par allers-retours, dans une sorte de ping pong ou s’inter-influence la danse et le son : un jeu de décalages qui manifeste une nouvelle fois cette volonté de faire de la musique un élément/personnage à part entière de la pièce, et non pas simplement un accompagnement de l’écriture chorégraphique.

Therians met en scène une danseuse (vous) et un danseur (Youness Khoukhou). Qu’est-ce qui vous intéressait dans la figure du duo, de plus homme/femme ?

La symétrie, la ressemblance dissemblable, la copie, l’écho sont des éléments récurrents, des obsessions qui se déclinent différemment d’une pièce à l’autre. Ici, c’est la littérature qui a prédit ce choix d’un solo pour deux danseurs, un homme et une femme. C’est la structure du roman de Virginia Woolf Orlando où le personnage principal évolue au masculin dans la première partie et au féminin dans la suite du roman. Ici, nous avons traduit cela sur le plateau, grâce au concours de la lumière, par un travail de gommage des contours des corps masculins et féminins. Nous avons cherché à préciser la qualité de mouvement, le pur mouvement, la pure présence, afin que ne soit plus perçue que l’énergie de la danse, sans que le spectateur ne soit en capacité de l’attribuer à tel ou tel corps.

Vous signez vos propres créations depuis maintenant plusieurs années. Au regard de votre parcours, retrouve-t-on aujourd’hui des analogies entre les pièces qui composent votre répertoire chorégraphique ?

J’utilise le terme d’ « obsession » dans une de mes précédentes réponses car ce sont bien des « obsessions » qui me suivent et me replongent dans chaque nouvelle pièce. Le noir et blanc, la lumière, le corps pensant du danseur, la présence du son en lien avec la danse et l’espace, la symétrie, la ressemblance dissemblable, la définition de l’image, sont autant d’éléments qui reviennent à chaque fois, sous différents angles et sous formes variables. La fidélité aux collaborateurs suscite évidemment une certaine continuité. Le solo HOME créé en 2010 (qui fera d’ailleurs l’objet d’une reprise aux Halles de Schaerbeek à Bruxelles en octobre, ndlr) est très proche de Therians en terme de co-présence des éléments son-lumière-danse. On est entre la pièce chorégraphique, l’installation et la création sonore, on glisse en permanence de l’une à l’autre, résistant en permanence à toute identification de l’objet.

Photo © Arnaud Gerniers

Les 27 et 28 septembre 2017, Biennale de Charleroi danse
Les 13 et 14 novembre 2017, Théâtre de Liège
Le 17 novembre 2017, Manège, Scène nationale – Reims
Les 21, 22 et 24, 25 novembre 2017, Les Brigittines à Bruxelles

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Publié le 25/09/2017


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