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Jonas Chereau

Madeleine Fournier « L’expérience, c’est pour moi le lieu du sentir »

Pause estivale pour certains, tournée des festivals pour d’autres, l’été est souvent l’occasion de prendre du recul, de faire le bilan de la saison passée, mais également d’organiser celle à venir. Ce temps de latence, nous avons décidé de le mettre à profit en publiant tout l’été une série de portraits d’artistes. Figure établie ou émergente du spectacle vivant, chacune de ces personnalités s’est prêtée au jeu des questions réponses. Ici la danseuse et chorégraphe Madeleine Fournier.

Au Centre National de Danse Contemporaine d’Angers, où elle est en formation sous la direction d’Emmanuelle Huyhn, Madeleine Fournier rencontre Jonas Chéreau. Ensemble, ils ont signé, depuis 2011 une série de pièces conjuguant une certaine radicalité avec un humour décalé, Les interprètes ne sont pas à la hauteur (2011), Sexe symbole (pour approfondir le sens du terme) (2013), Sous-titre (2015), et Partout (2016) se plaçant toujours dans une position de recherche et s’intéressant aux sources mêmes du mouvement. Parallèlement, elle est interprètes pour de nombreux chorégraphes, Odile Duboc, Loïc Touzé, Fabrice Lambert, Emmanuelle Huyh, ou encore Jocelyn Cottencin, avec qui elle s’est illustrée cette année dans MONUMENTAL. À l’automne 2018, elle créera au CDC Atelier de Paris – Carolyn Carlson son premier solo, Labourer

Quel est votre premier souvenir de danse ? 

Je crois que mon premier souvenir de danse se mélange avec un rêve. C’était pendant un cours de danse, je devais avoir environ quatre ans, pieds nus, au centre de la salle, je me souviens monter lentement sur mes demi-pointes. Arrivée sur demi-pointes, je pousse un peu plus loin et me retrouve en suspension sur la pointe de mes orteils. J’étais surprise de cet exploit, c’est pourquoi aujourd’hui encore je me demande si ce n’était pas un rêve. Je me souviens d’avoir senti quelque chose d’un peu subversif comme si j’avais franchi une limite et découvert un endroit de risque et de plaisir avec mon corps.

Quels sont les spectacles qui vous ont le plus marquée en tant que spectatrice ? 

Enfant, j’ai fortement été marquée par les spectacles de Philippe Decouflé car ce sont les premiers que j’ai vu. Mon père réalisait de temps en temps des films expérimentaux pour ses spectacles. C’est cela qui m’a donné envie de faire de la danse et plus largement d’appartenir au monde du spectacle, de la création, j’étais complètement fascinée. Ces spectacles ont fait naître un désir très fort de danser, j’utilisais beaucoup la musique des spectacles comme Decodex (1995) ou Shazam! (1998) pour créer des chorégraphies au conservatoire. Je crois que ces spectacles m’ont donné le goût des formes en mouvement, du corps en mouvement et du rapport entre la danse et la musique.

Quels sont vos souvenirs les plus intenses en tant qu’interprète ?

Mes souvenirs les plus intenses en tant qu’interprète sont lorsque j’ai dansé mes propres pièces. Par exemple lorsque nous avons créé Sexe symbole (pour approfondir le sens du terme) avec Jonas Chéreau en 2013, nous avions beaucoup et longtemps répété seuls et n’avions aucune idée de comment le public allait réagir à cette proposition. La réception a été superbe pour moi, exactement comme je pouvais l’espérer, c’est-à-dire que notre langage, notre humour dans son étrangeté avait été compris. C’est la première fois que je me suis sentie autant à ma place, à même d’exprimer des choses à la fois avec conviction et légèreté. Si cette liberté et ce plaisir sont si spécifiques c’est parce que nous avons entièrement conçu ce projet nous-même et qu’il a pu se partager ensuite avec d’autres.

Quelle rencontre ou collaboration artistique a été la plus importante dans votre parcours ? 

Mon parcours a fortement été marqué par ma formation au CNDC d’Angers entre 2005 et 2007. J’y ai rencontré un réseau d’artistes qui est devenu ma famille artistique. Je dirai que la rencontre avec Odile Duboc avec laquelle j’ai collaboré sur plusieurs projets pour des reprises de rôle dans Rien ne laisse présager de l’état de l’eau et Trois Boléros ainsi que pour le remontage de Insurrection a été fondamentale. Ma rencontre avec Loïc Touzé aussi a été très importante et continue de me nourrir beaucoup. Nous nous sommes rencontrés au CNDC en 2005 et aujourd’hui nous en sommes à notre troisième pièce ensemble (Ô Montagne!, Fanfare, Forme simple). Ces deux rencontres ont construit et orienté ma sensibilité en tant qu’interprète. Ce sont deux personnes qui sont à la fois des chorégraphes et de grands pédagogues. Le travail avec ces artistes n’a pas seulement consisté à créer des pièces mais à développer des pratiques, des techniques, des imaginaires, de la philosophie, de la poésie à une échelle bien plus large. Ce sont des artistes qui construisent des mondes pour eux et pour les autres. Leurs matières sont des outils partageables et cela est très précieux! 

Ma rencontre avec Jonas Chéreau au CNDC a aussi été fondamentale. Pendant 10 ans nous avons réfléchi, nous nous sommes questionnés et nous avons construit des projets ensemble Les interprètes ne sont pas à la hauteur, Sexe symbole (pour approfondir le sens du terme),Sous-titre et Partout. Ces pièces ont été créées parallèlement à nos activités respectives d’interprète, de spectateur.trice, de jeunes artistes et sont issues de tous ces questionnements et de notre grande amitié.

Quelles œuvres théâtrales ou chorégraphiques composent votre panthéon personnel ?

La pièce qui est une référence majeure pour moi est Umwelt (2004) de Maguy Marin. Je l’ai vue plusieurs fois et je pourrai la revoir encore ! Je trouve le dispositif très puissant : la cadence des gestes et des corps, l’installation de guitares, la scénographie, le son. Cette pièce est une machine imperturbable qui nous fait regarder le monde tel qu’il est, de manière lucide, sans filtre mais avec aussi beaucoup de sensibilité. Le travail de Maguy Marin en général est une référence pour moi j’ai aussi été fortement marquée par May B (1981) et Ha Ha ! (2006). Dans les grands classiques j’ai revu récemment Le sacre du printemps (1975) de Pina Bausch. Je trouve que la force se tient dans la composition chorégraphique qui arrive à faire acte de la violence des rapports sociaux et notamment entre hommes et femmes. Sans mot ni narration, cette oeuvre en dit beaucoup.

J’ai eu l’impression de découvrir le théâtre avec les pièces de Gwenaël Morin et dans un autre genre avec Claude Régy, sa dernière pièce Rêve et Folie (2016) m’a subjuguée. J’admire le travail du corps et du texte comme une même matière, le texte vient se déposer sur le corps et vice versa. Souvent au théâtre je n’arrive pas à entendre le texte car il me semble coupé du corps. Je trouve le travail de Régy exemplaire par rapport à ça.

J’aime les Grand Magasin que je trouve absurdes, drôles et intelligents, une grande source d’inspiration ! Et je pourrai également citer le travail de Marlène Monteiro Freitas, notamment son solo Guintche (2010). Dernièrement j’ai vu Saga (2015) de Jonathan Capdevielle que j’ai trouvé sublime dans le rapport entre le corps et la voix, l’humour, la fiction dans laquelle il nous emmène. J’ai également beaucoup aimé Suite n°2 (2015) de Joris Lacoste, magistral au niveau dramaturgique et musical.

À vos yeux, quels sont les enjeux de la danse aujourd’hui ?

De mon point de vue, l’enjeu de la danse est de produire des expériences qui concernent à la fois ceux qui font la danse et ceux qui la regardent. L’expérience, c’est pour moi le lieu du sentir. C’est l’endroit où mon attention devient curiosité, où je découvre quelque chose, même une chose connue. Aller voir de la danse c’est regarder à deux fois, c’est regarder des corps, nos propres corps en étant pris ensemble dans l’expérience de quelque chose en train de se passer. Je pense que la danse peut nous aider à sentir plus. Quand je vais voir de la danse, du théâtre, de la performance, j’aime être emmenée dans la fiction et la poésie d’un artiste. L’enjeu est toujours de jouer avec le face à face public/spectateur, s’y enfoncer pour aller un peu plus en profondeur, au delà des apparences, dans le domaine du sentir. 

À vos yeux, quel rôle doit avoir un artiste dans la société aujourd’hui ?

Je crois qu’il existe des artistes dans tous les domaines, pas seulement dans celui de l’art. Les artistes sont des personnes qui cultivent des espaces de liberté, de création, de poésie, de fiction et on a besoin d’eux! L’art n’est pas le seul domaine où la création a lieu mais il en fait partie. Personnellement, je réfléchis de plus en plus à comment cultiver un art de vivre. Je me pose plus qu’avant la question de comment faire les choses, de la qualité de mon investissement. Résister au monde comme on nous le propose aujourd’hui c’est je crois cultiver un rapport qualitatif et sensible avec soi-même et avec ce qui nous entoure.

Photo © Jonas Chéreau

La saison prochaine, nous verrons Madeleine Fournier dans Labourer, présentation de la création en cours le 27 Janvier 2018 au festival Vivat la danse! à Armentières et en juin 2018 au festival June Events. Solaire de Fabrice Lambert les 19 et 20 octobre 2017 à La Comédie de Clermont-Ferrand et le 1er février 2018 au Lux de Valence. Forme Simple de Loïc Touzé, première les 26, 27 et 28 février 2018 à la Comédie de St-Etienne, et les 13 et 14 mars au Lieu Unique à Nantes. Boundary games de Léa Drouet, première du 22 au 26 Mai 2018 au Kunstenfestivaldesarts Bruxelles.

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Publié le 24/07/2017


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