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© Laurent Pailler

Martine Pisani « Et si pour une fois, je ne savais rien à l’avance ? »

Figure établie du paysage chorégraphique français, la danseuse et chorégraphe Martine Pisani signe ses propres créations depuis plus de 25 ans. Au regard des multiples rencontres artistiques qu’elle a pu faire depuis ses premières pièces, elle réunit aujourd’hui avec UNDATED un groupe d’interprètes avec qui elle collabore depuis de nombreuses années afin de revisiter son parcours chorégraphique. Elle a accepté de répondre à nos questions et revient avec nous sur les enjeux de cette nouvelle création.

Vous signez vos propres créations depuis plus de 25 ans. Retrouve-t-on aujourd’hui des analogies entre les pièces qui composent votre répertoire ?

On y retrouve souvent les mêmes interprètes, leur place est prédominante dans les pièces puisqu’ils en sont la matière principale. Des présences simples, sans écran, en pleine lumière, un espace contraint par la distance entre les gens, le jeu au sens mécanique, ce qui permet le mouvement et au sens ludique, un certain état d’esprit, un théâtre sans artifice ni illusionnisme, la légèreté technique, le goût du presque rien, souvent le silence, l’adresse d’égal à égal avec le spectateur, la frontalité… Oui on peut certainement trouver des analogies, « reconnaitre un univers  » m’a-t-on parfois soufflé.

Vous avez créé UNDATED en juin dernier au festival d’Uzès Danse. Comment cette nouvelle pièce s’inscrit-elle dans la continuité de votre recherche artistique ?

C’est peut-être en embarquant dans l’aventure une dizaine d’interprètes qui ont tous déjà dansé dans mes pièces précédentes. Cela prolonge le fil de nos rencontres dans l’espace-temps. Le fait de ne mettre en jeu que des « already made », des matières que j’ai déjà utilisées (d’ailleurs chaque interprète porte le costume qui était son costume dans une des pièces revisitées), inscrit certainement ce spectacle dans une forme de continuité.

Depuis une dizaine d’années, vos pièces sont pensées et organisées sous forme de cycles. Entamez-vous un nouveau cycle avec UNDATED ?

Les cycles m’ont permis de répondre assez spontanément à des opportunités. À l’époque où la demande était plus forte, il m’était plus facile de multiplier les propositions autour d’une même préoccupation et de les intégrer dans un tout. Il s’agissait de graviter autour d’une thématique comme le temps des philosophes pour Running Times ou l’espace-temps des scientifiques pour Relativité Générale. Ce n’est pas le cas pour UNDATED qui ne traite pas d’une thématique en particulier. Il me semble que la pièce se suffit à elle-même en revisitant mon parcours chorégraphique sur plusieurs années.

Pouvez-vous revenir sur la genèse de la pièce ? Comment est né le désir de cette plongée dans votre répertoire chorégraphique ?

« Et si pour une fois, je ne savais rien à l’avance ? » C’est ce que je me suis dit au début en plaisantant à moitié. La fameuse page blanche avec la forte envie d’inventer le présent en live. C’était le moment où je devais écrire pour convaincre les partenaires potentiels et je n’avais aucune envie de me justifier, ne sachant d’ailleurs ni par quoi ni comment commencer. Avec cette question je me suis rendue compte que je n’aimerais surtout pas me retrouver en studio à chercher encore de nouvelles situations, je voulais éviter les temps d’improvisation plus ou moins fructueux selon les jours. J’avais envie que les relations entre les gens ne soient pas pré-fabriquées, s’inventent en direct, dans l’instant où les choses se font. Il me fallait penser à la globalité d’un jeu entre tous qui permette aux interprètes de faire ou pas, qu’ils aient la liberté de choisir. Et que ce jeu soit « simple, brut et spontané », malgré la foule de questions que j’avais en tête. La lumineuse idée a été alors d’utiliser les situations que j’avais déjà faites, simultanément et avec tout le groupe. De là est sortie UNDATED. 

Comment se sont déroulées les répétitions ?

J’ai choisi de changer ma façon de travailler avec les danseurs en leur proposant un montage différent chaque jour de répétition, un montage d’une heure environ durant lequel chaque danseur suivait sa propre partition en même temps que ses collègues de plateau. Dès le départ mon intention a été de travailler sur un tout plutôt que sur des parties comme j’ai pu le faire auparavant. Ceci à travers les mêmes gestes pour tous que je n’ai cessé de préciser au fil des répétitions. Les répétitions étant limitées dans le temps, il y a eu souvent ce sentiment agréable de la première fois.

Comment avez-vous sélectionné les différents matériaux qui composent cette nouvelle partition ?

Au départ j’ai sélectionné les motifs récurrents, gestes, états, attitudes … J’ai listé les situations qu’il me semblait important de montrer de nos jours. Finalement les matériaux se sont imposés d’eux mêmes au cours des étapes de travail. En studio, j’ai travaillé en tête à tête avec Theo Kooijman qui faisait tous les rôles à la fois. On a répertorié et superposé les chronologies d’une dizaine de pièces en respectant les durées, classé les matériaux, imaginé des partitions. Faire tous les débuts, toutes les fins, ne faire que les quinze premières minutes de tous les spectacles, faire des « concentrés » de chutes ou de mime, etc. Ce travail de défrichage en amont m’a permis de faire des choix assez rapides en présence des danseurs quand je leur proposais un montage.

Peut-on voir UNDATED comme une forme de retrospective personnelle ?

Une rétrospective ? Je ne sais pas. J’ai pourtant évoqué « une rétrospective déguisée » dans une de mes notes de début ! Plus sérieusement je définis ce travail comme une forme prospective à motifs rétrospectifs. Mon rêve aura été de montrer plusieurs pièces ensemble, mais ce n’est pas simple à faire pour une petite compagnie.

UNDATED réunit dix interprètes. Quel sont les enjeux de la communauté dans cette pièce ?

J’ai déjà travaillé avec un grand groupe à l’occasion de commandes ou d’autres circonstances impliquant des amateurs ou des danseurs. Ces expériences m’ont donné le goût du nombre sur un plateau et celui de travailler avec la singularité de chacun sans laquelle le groupe ne peut exister selon moi. Mais l’idée de monter une pièce avec beaucoup de monde est assez casse-gueule en terme de production et de diffusion. Cette difficulté a renforcé mon désir de travailler avec un grand groupe. C’est devenu l’enjeu économique, esthétique et éthique d’UNDATED. Mon intention était de réactiver la relation singulière que j’ai pu avoir avec chacun et nous réunir tous en tirant parti de ce que nous avons partagé ensemble.

Vous avez également repris en juin dernier votre pièce sans au festival Uzès Danse. Vous avez créé sans en l’an 2000, que représente cette pièce pour vous ? Quels sont les enjeux de continuer à la jouer aujourd’hui ?

Je dis souvent que sans est une pièce chanceuse depuis sa création car elle a fait son chemin dans des tas d’endroits différents. L’enjeu est de continuer à la jouer avec la même partition et, dans la mesure du possible, avec les mêmes interprètes. Nous allons la montrer avec UNDATED à Potsdam où elle fut créée en 2000, dans le cadre des Potsdamer Tanztage en mai prochain. Il est intéressant de mettre en perspective deux pièces séparées par 17 ans comme cela s’est passé au festival d’Uzès. On pourrait tout aussi bien montrer UNDATED avec d’autres pièces du répertoire, pourquoi pas ? Je suis curieuse.

UNDATED sera présenté au Portugal le 30 septembre 2017 à Vila do Conde dans le cadre du Festival Circular, et au printemps 2018 à Potsdam en Allemagne dans le cadre du festival international Potsdamer Tanztage.

Photo© Laurent Pailler

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Publié le 11/09/2017


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