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© Dorothée Smith

Matthieu Barbin « La danse est aujourd’hui partagée entre facilités intellectuelles et déplacement des normes »

Pause estivale pour certains, tournée des festivals pour d’autres, l’été est souvent l’occasion de prendre du recul, de faire le bilan de la saison passée, mais également d’organiser celle à venir. Ce temps de latence, nous avons décidé de le mettre à profit en publiant tout l’été une série de portraits d’artistes. Figure établie ou émergente du spectacle vivant, chacune de personnalités s’est prêtée au jeu des questions réponses. Ici, le danseur et chorégraphe Matthieu Barbin (1989).

Interprète pour Gerard & Kelly ou encore Boris Charmatz, nous avons pu voir cette saison Matthieu Barbin dans Le Sacre du Printemps arabe de Marlène Saldana et Jonathan Drillet au Centre National de la Danse à Pantin. Il présentera en novembre prochain TRAUM (Le paradoxe de V.) au Théâtre de la Cité internationale, projet transdisciplinaire initié avec Dorothée Smith et Victoria Luka dans le cadre du programme New Settings de la Fondation d’entreprise Hermès. Il sera également interprète dans Maps, nouvelle création de Liz Santoro et Pierre Godard, dont la création est prévue cet automne au CDC Atelier de Paris-Carolyn Carlson. Il prépare actuellement le premier volet d’une trilogie, qui verra le jour au printemps 2018.

Quel est votre premier souvenir de danse ? 

Il s’agit d’un souvenir de mon enfance, s’étant inscrit assez précisément. Il a sûrement du se cristalliser mais je me rappelle d’un environnement déroutant et hallucinant. C’était le spectacle de fin d’année d’une maison de quartier que je fréquentais quand je devais avoir neuf ans, il avait lieu dans un immense stade de basket couvert. La configuration en ovale créait donc un espace déroutant, presque agressif pour une première expérience scénique. La résonance des cris, le bruit des chaussures sur le parquet ciré, cette première sensation d’immersion dans un dispositif de représentation, font de cet évènement un souvenir à la fois très animal, traumatisant et poétique.

Quels spectacles vous ont le plus marqué en tant que spectateur ? 

Aucun spectacle ne fait l’effet sur moi d’une marque indélébile, j’en conserve plutôt des traces éparses. Cette cartographie pourrait être notamment composée de Uchuu Cabaret (2008) de Carlotta Ikeda. Grâce à la puissance dilatée contenue dans les visages et les corps, j’ai la sensation que le Buto et sa pratique contiennent une vérité à laquelle aucun autre système de représentation n’a accès. Je citerais aussi Shéda (2013) de Dieudonné Niangouna joué dans la carrière de Boulbon à Avignon ou encore The Artificial Nature Project (2012) de Mette Ingvartsen. Mais sans trop savoir pourquoi, je peux plus facilement entrevoir de radicales bascules quand je suis confronté à d’autres médiums que le spectacle vivant.

Quels sont les souvenirs les plus intenses en tant qu’interprète ?

C’est sans doute lié à la notion d’intensité, mais je vis plutôt les instants performatifs comme une succession de grandes amnésies. C’est peut être aussi du au fait que la notion d’intensité me parait être galvaudée. J’aurais donc tendance à évoquer des expériences assez récentes. Je me souviens notamment de la représentation de Manger de Boris Charmatz dans le Turbine Hall de la Tate Modern de Londres, en 2015, avec cette architecture si particulière, une audience électrisée car elle sortait d’un Dance Floor de deux heures, et nos corps frêles dans cet après chaos. Et la première du Sacre du Printemps Arabe de Marlène Saldana et Jonathan Drillet. Tout d’abord parce que travailler avec des amis, ça change tout, et ensuite parce que je n’oublierai jamais la joie d’utiliser sur scène cet outil intarissable qu’est le maquillage.

Quelles rencontres artistiques ont été les plus importantes dans votre parcours ?

C’est un exercice périlleux que de hiérarchiser les collaborations et les rencontres et surtout de n’en dégager qu’une. Un nom me vient facilement, celui de Boris Charmatz, pour tout ce que m’a apporté la complexité de son travail. Ses prises de risques ainsi que son traitement du corps ont été riches d’enseignements. Avec lui j’ai utilisé mon corps comme un outil dans ce qu’il a de plus fonctionnel, je l’ai tordu à fin qu’il atteigne une organicité à travers la contrainte (un des grands paradoxes), j’ai mangé du papier, chanté, j’ai dansé avec un hélicoptère puis sous une pluie battante, porté des enfants à bout de bras, et suis rentré en contact avec le sol en béton du MoMA de New York. C’est beaucoup.

Quels sont les enjeux de la danse aujourd’hui ?

De ne plus se regarder ? D’explorer le corps dans une multitude de médiums et d’espaces. Elle connait aujourd’hui et depuis déjà quelques années, ce qu’elle a connu à maintes reprises. Elle se situe dans une période de césure, reflet de la société dans laquelle elle évolue, partagée entre facilités intellectuelles, pour ne pas dire pensées réactionnaires, et déplacement des normes. Son enjeu principal serait donc de se redéfinir. Puis franchement, si elle pouvait aussi apporter de la poésie, ça serait bien.

À vos yeux, quel rôle doit avoir un artiste dans la société aujourd’hui ?

Pour commencer, il ne doit pas en avoir qu’un, sinon il devient le pantin de lui même. Ensuite, j’aurais du mal à évincer la nécessité du politique. Non pas que l’artiste doive nécessairement en parler dans sa pratique, mais il est fondamental de poser des questions. Je crois qu’il est bon aussi qu’il crie parfois. Ce que je suis ne pourrait d’ailleurs l’ignorer. Il peut créer des espaces d’errance, invitant à la perte, et offrir des clefs dont les gens s’emparent ou pas. J’aime aussi l’idée que l’artiste est là pour divertir, pour amuser, pour bouleverser, pour raconter. Mais tout ça est loin d’être contradictoire, c’est même plutôt complémentaire.

Photo © Dorothée Smith

Le 19 octobre, performance avec le groupe Il est Vilaine (label Kill the DJ) dans le cadre du festival Nordik Dance Connection, au Centre Chorégraphique National de Caen en Normandie.
Les 27 et 28 novembre 2017, TRAUM (Le paradoxe de V.) au Théâtre de la Cité internationale à Paris.

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Publié le 18/07/2017


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