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Photo © Eric Soyer

Maud Le Pladec, Sur tous les fronts

Maud Le Pladec est depuis le 1er janvier 2017 directrice du Centre chorégraphique national d’Orléans. La chorégraphe y déploie maintenant un projet à son image : prolixe, hyperactif et enjoué. Pour la première fois depuis sa prise de poste, elle présentait en février dernier deux de ces derniers projets, Concrete (2015) et Moto-Cross (2017) au public orléanais. En forme de carte de visite, ce double programme dressait le contour d’une oeuvre protéiforme, à propos de laquelle elle a accepté de répondre à nos questions.

En 2017, vous avez été nommée directrice du Centre Chorégraphique National d’Orléans. En 2018, vous allez créer Twenty-Seven perspectives. Comment le travail de création se déploie-t-il quand on est à la tête d’une institution ? 

Il est vrai que l’articulation entre la création, la production de spectacle et la direction d’un lieu est un endroit de questionnement. Cette organisation pose beaucoup de questions. Et en même temps c’est un défi intéressant, puisqu’il s’agit d’imaginer des cadres, des dispositifs, dans lesquels la création peut croiser la transmission et la question des publics. L’ADN du projet que je propose au CCN-O c’est ça : comment la création peut-elle rencontrer un plus large public ? Comment faire en sorte que la création traverse toutes les missions du CCN ? Pour la prochaine pièce, Twenty-Seven perspectives, nous allons également essayer de préserver des temps réservés à la création. Car si l’artistique traverse tous les différents pôles du CCN, il est très important que nous puissions disposer, les artistes, les danseurs et tous les collaborateurs, de moments privilégiés, préservés, confinés, concentrés autour de la recherche, faire un focus sur l’objet que nous avons envie de développer ensemble.

Concrete, c’est une pièce de groupe, un « opéra punk rock », avec des musiciens qui jouent en live et cinq danseurs. Moto-cross c’est une pièce dans laquelle vous êtes seule à danser, qui fait appel à une histoire personnelle. Montrer ces deux pièces, c’est en quelque sorte faire votre autoportrait ? 

C’est un peu vrai. En tout cas, c’est un geste assez fort pour nous au CCN, de montrer ces deux pièces dans un même temps, presque dans un même programme. Cela peut permettre au public Orléanais de découvrir de manière festivalière, condensée, le travail de la nouvelle directrice du CCN, en sachant que jusqu’à présent, même si nous programmons et soutenons d’autres artistes depuis un an au CCN-O, mon propre travail n’y avait jamais été présenté. C’est un peu comme une seconde date anniversaire, après la date d’inauguration du projet et du lieu.

Je ne sais pas si c’est un véritable autoportrait, mais nous avons, de manière très claire, les deux grandes forces qui agissent dans mon travail : un attrait pour une culture dite pop avec Moto-Cross et une envie de travailler autour d’une culture dite plus savante, avec Concrete. C’était le cas dans tous les projets que j’ai fait. Il y a évidemment des points de convergence, des dispositifs assez complexes qui permettent, en lumière et en son, l’immersion du public dans le projet et aussi pour ces deux spectacles j’ai accordé une importance particulière à l’écriture, à la relation entre la musique et la danse à travers le mouvement ou à travers la conception même de l’espace. Mais ce sont deux projets qui sont, d’une certaine manière, caractéristiques de mes différentes personnalités, et pas seulement artistiques !

Dans Moto-Cross, vous convoquez des récits intimes, tout en ancrant la pièce dans le cadre d’une période précise… Est-ce une sorte d’auto-fiction ?

Oui, c’est une sorte d’auto-fiction, mais quand je dis auto-fiction, c’est plutôt une sorte de biographie. Comme je relie des choses de mon intimité à des événements musicaux, culturels, mais surtout politiques et médiatiques d’une certaine époque, le politique s’infiltre dans mon intime qui transforme un peu le regard, la vision qu’on a pu avoir de tel ou tel événement. Certes ce que je raconte est vrai, mais je l’ai romancé, et même aussi parfois transformé, pour qu’une certaine poétique s’en dégage, que la danse puisse en émerger, que les liens avec les spectateurs et la grande histoire puissent se faire… Le texte a été écrit à quatre mains avec Vincent Thomasset, nous avons pensé ensemble des sortes de petits dispositifs qui nous permettaient de construire de l’imaginaire. Je me souviens notamment d’un moment de l’écriture où Vincent m’avait demandé de lui apporter des photos de moi, depuis ma naissance jusqu’à maintenant. Vincent a imaginé des histoires à partir de ces photos et certaines de ces histoires sont ensuite devenues miennes. Si la colonne vertébrale du projet c’était ce texte qu’on a co-écrit, il s’est lui aussi transformé quand il a été mis en jeu au plateau. L’écriture des mots s’est en un sens confronté à l’écriture de la musique, de la danse. C’était comme faire bouger les mots.

Ce retour vers l’intime est-il une façon de mettre en tension des enjeux sociaux ? De quelle manière ce background personnel est-il au travail quand vous dansez ?

Effectivement la question de l’intime est arrivée dans mon parcours, parce qu’à chaque fois que j’entame un nouveau projet, je questionne mes motivations artistiques et personnelles à faire ce projet, mais aussi l’endroit d’où je parle, et le désir qui me pousse à le mettre en oeuvre. J’interroge aussi beaucoup les projets qui ont précédé. Cette fois je me suis aperçue que l’intime n’était pas encore une donnée de mon travail et Moto-cross est né de cette envie là de partir d’un autre type de matériau. Il s’agit beaucoup pour moi d’aborder la question de l’émancipation. Je viens d’une famille dite populaire, d’un milieu dit prolétaire et rien ne me prédestinait à devenir ni danseuse ni chorégraphe. On sait tous très bien qu’il est parfois possible de s’émanciper d’un milieu, mais encore faut-il comprendre comment. Qu’est ce qu’il s’est passé pour moi ? Quels ont été mes moteurs d’émancipation ? Pour répondre à ces questions j’ai pensé ce récit de soi performé, dansé. J’ai pris beaucoup de plaisir pendant la création car j’ai été amenée à chercher, à « stalker » en moi-même pour voir ce que je pouvais offrir de cette intimité, ce que j’étais prête à partager avec le public. Il s’est ensuite agit de faire fiction autour de ce récit, pour en quelque sorte lui faire prendre part à une grande Histoire.

Dans cette même pièce, vous faites appel à une « culture pop ». Concrete met en scène une musique plus expérimentale, post-minimaliste plus savante. Le travail s’est-il déroulé de la même façon pour les deux pièces ? Comment percevez-vous ces « catégories » ? 

Je perçois vraiment ces deux « catégories » de la même manière. Ce qui est intéressant pour moi en tant que chorégraphe n’ayant pas une grande culture musicale, c’est que j’apprends beaucoup en faisant des pièces. Je ne suis pas musicienne, je ne sais pas lire ni écrire la musique, donc je peux me permettre d’avoir une approche vraiment décomplexée. Par exemple, j’ai déjà pu demander à Francesco Filidei (compositeur italien, qui a beaucoup travaillé à l’IRCAM, qui porte l’héritage de Pierre Boulez, qui est la tête montante de la musique contemporaine européenne, ndlr) d’écrire une pièce de musique pour quatre batteries, à partir d’une autre pièce de Julia Wolf, qui elle est héritière de la tradition post-minimale américaine. A priori ces deux écoles ne sont pas faites pour se rencontrer, elles sont perçues comme opposées. Finalement je crois que j’essaye d’avoir une approche très pop de la musique savante, en jouant avec ses codes d’émission, de réception, d’écriture ou d’ancrage culturel. J’essaie de les déconstruire de la façon la plus frontale, la plus franche possible.

Ces dernières années, votre activité de chorégraphe a été très intense (trois créations en 2017 !). En parallèle, vous êtes interprète auprès d’autres chorégraphes. Comment ces deux activités coïncident-elles ? En tant que directrice du CCN d’Orléans, allez-vous continuer à danser pour les autres ?

C’est la première fois qu’on me pose cette question, ce que je trouve très étrange ! Je n’ai jamais quitté le plateau des autres. J’ai toujours continué d’être interprète pour Boris Charmatz et Mette Ingvartsen. Dans mon projet de direction pour le CCN, je disais « Je serai éventuellement directrice du CCN d’Orléans, chorégraphe et interprète. » Je me définis comme ça. Il y a un an, j’ai pris mes fonctions à Orléans et j’ai participé en même temps à la création de 10000 gestes avec Boris. Et c’était un vrai défi car il faut perpétuellement aménager, organiser son temps, accompagner l’équipe, travailler à un mode de fonctionnement, partager sa vision. Mais c’était aussi ça la vision que je voulais défendre : la danse est la source de tout mon travail, donc je danse, je créé de la danse et je créé un projet pour un lieu de danse. Comme quand je travaille à une pièce, j’essaie de faire en sorte que tout s’articule avec tout. J’ai toujours fait entre trois et cinq créations par an. J’ai toujours eu cette envie et cette capacité à me déployer à plusieurs endroits, un peu comme des vases communiquant qui interagissent. J’essaie de m’enrichir de cette confrontation et de cette fluidité de statut. Quand je suis interprète je suis vraiment interprète, je ne suis plus chorégraphe. Donc je me mets totalement au service du projet, j’ai gardé cette habitude depuis vingt ans, j’oublie tout le reste. Aujourd’hui au CCN d’Orléans, c’est très pop, très enjoué, très vif, un peu à l’image de mon travail … et j’ai hâte de voir comment cette dynamique peut encore évoluer.

Photo © Eric Soyer

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Publié le 16/02/2018


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