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LaurentPhilippe

Miguel Gutierrez « Démanteler les hiérarchies »

Créée en novembre dernier à l’Opéra national de Lorraine dans le cadre du programme 1968 – 2018, la pièce Cela nous concerne tous (This concerns all of us) est la première collaboration entre le chorégraphe américain Miguel Gutierrez et les danseurs du CCN – Ballet de Lorraine. Habitué à travailler des formes non conventionnelles qui repoussent chaque fois un peu plus les frontières entre les disciplines, le chorégraphe est également traversé par des questions queers qui irriguent sa pratique artistique. Miguel Gutierrez a accepté de revenir sur les enjeux de cette création et répond à nos questions.

Qu’est-ce qui vous a motivé à accepter l’invitation de de Peter Jacobson ? Aviez-vous un cahier des charges à remplir ? 

J’ai accepté de travailler avec le Ballet de Lorraine pour plusieurs raisons et la première est que la compagnie a une excellente réputation. C’était également l’occasion de créer une pièce sans avoir à me soucier de sa production, chose qui est particulièrement éreintante quand on est un chorégraphe indépendant. Puis surtout, lorsque Peter et Tom m’ont proposé de travailler avec eux, ils ont fait part d’une grande ouverture et d’une confiance absolue. Peter ne m’a pas vraiment fait de demandes spécifiques, mais il a souligné que la première année d’activité de la compagnie coïncidait avec les événements de mai 68. Il ma également parlé de son expérience du travail avec la compagnie en tant que directeur, entre défis, frustration et victoires, en essayant de «secouer» et de moderniser le Ballet de Lorraine. J’ai alors immédiatement vu un lien entre ce processus et l’agitation sociale pendant laquelle est née la compagnie.

Pouvez-vous revenir sur la genèse du projet ? Comment la pièce s’est-elle écrite ? 

J’ai commencé à travailler en février dernier à New-York, seul en studio, où j’avais mis en place un protocole de travail basé sur l’enchainement de séquences d’improvisation, d’écriture et de lectures, qui duraient chacune vingt minutes. J’ai ensuite rassemblé un petit groupe de danseurs avec lesquels j’ai expérimenté quelques idées. Au printemps, j’ai partagé le travail avec un groupe d’étudiants à Stockholm, dans le cadre d’un workshop à DOCH (University of Dance and Circus, ndlr), puis j’ai rencontré les danseurs du ballet de Lorraine en studio pendant quelques jours cet été. Nous avons mis en place des ateliers pendant lesquels nous avons appris à nous connaître et j’ai commencé à aborder quelques idées avec eux afin de poser les bases du travail, avant les premières répétitions en septembre.

Comment se sont déroulées les répétitions ? Quelle place avez-vous laissée aux danseurs durant le processus de création ?

J’ai d’abord dirigé les danseurs à travers de nombreuses improvisations qui les ont familiarisés avec des sujets qui m’intéressaient, notamment autour du rapport espace/temps et de certaines qualités d’interaction. J’ai ensuite travaillé avec de petits groupes autour d’improvisations que je filmais et à partir desquelles j’ai extrait du matériel chorégraphique. Puis j’ai guidé les danseurs vers des exercices où chacun enseignait aux autres des mouvements. Donc, fondamentalement, les mouvements qui composent la chorégraphie résultent d’un équilibre entre mes propres idées et ce qu’il se passe vraiment en studio avec eux.

Ce type de processus de création est – j’imagine – atypique au vu du répertoire du Ballet de Lorraine. Aller à rebours des conventions était l’un de vos objectifs ?

Je ne formule jamais le souhait de « casser les codes », c’est juste une façon particulière de travailler. Mais c’est vrai que j’ai entendu les danseurs dire que c’était très rare pour eux de participer aussi intensément à la construction d’une pièce. C’est comme ça que je travaille, et c’est aussi comme ça que travaillent beaucoup de chorégraphes et d’artistes dans le champs de la danse contemporaine. Je ne pense pas que ce soit si radical que ça. Une pièce est toujours le résultat collectif du travail de tous les artistes présents, il n’y a pas de processus d’écriture chorégraphique qui ne soit pas collaboratif. Je vois, cependant, qu’il peut y avoir des éthiques ou des valeurs différentes dans les manières de travailler, et je suppose que les miennes sont particulières en ce sens. Je m’intéresse au démantèlement des hiérarchies inhérentes à l’idée de beauté, aux rapports de pouvoir, aux caractères de genre, de race, de sexualité, et à l’intérêt porté à tel ou tel type de mouvement.

Quelle place occupe la musique et la voix dans la performance?

Je co-signe la musique avec Olli Lautiola que j’ai rencontré lors du workshop à Stockholm. La partition que j’avais faite là bas ressemblait à une bande son venue d’une autre planète, elle était très lointaine. Pour le Ballet de Lorraine, nous avons éclaté le squelette de la partition et Olli a complètement réarrangé pour la rendre plus vivante, plus proche, tout en gardant des éléments très oniriques. Avec lui, nous partageons un intérêt pour tout le spectre se déployant entre la musique bruyante/dissonante et des choses plus mélodieuses. Nous avons profité de ce large répertoire pour tenter un mélange pour la pièce.

La couleur semble prendre une place importante dans votre travail, et notamment le rose qu’on retrouve régulièrement dans vos pièces. Pouvez-vous nous dire quelques mots sur la scénographie ?

Ah oui, j’adore le rose ! Au départ, je ne pensais pas travailler avec une scénographie, l’architecture de l’opéra de Lorraine est déjà elle-même un décor incroyable. Mais ce sol et ces murs roses permettent d’opérer un contraste sur l’espace du plateau, qui accueillait juste avant Rainforest de Merce Cunningham. Je pense que la couleur a un potentiel politique. La couleur est tellement genrée. La plupart des couleurs des vêtements «masculins» est si ennuyeuse ! Je déteste la façon dont la culture attribue toujours la couleur au genre. Je pense que c’est à la fois hilarant et ridicule de voir à quel point il est facile de déstabiliser le statu quo en utilisant la couleur – si vous voulez savoir de quoi je parle, peignez vos ongles en rose et allez à un match de football !

Les costumes sont partie prenante de la chorégraphie. Comment avez vous travaillé sur leur conception avec Martine Augsbourger ?

Lorsque j’ai rencontré les danseurs et le personnel du Ballet de Lorraine, j’ai fait la connaissance de Martine Augsbourger (chef-costumière du CCN – Ballet de Lorraine, ndlr) et j’ai été immédiatement séduit par l’idée que l’Atelier Costume soit dans le même bâtiment que le studio de danse où nous répétitions. Avoir accès à un espace comme celui là est quelque chose d’extrêmement rare pour un chorégraphe indépendant. Habituellement, le budget alloué aux costumes est si limité qu’on doit souvent se contenter de quelque chose de très simple. La collaboration avec Martine s’est déroulée dans un échange permanent, nous avons partagé des images d’inspiration et des idées à partir desquelles nous avons centré le travail. Je me sens chanceux d’avoir pu travailler avec elle et toutes les femmes du département des costumes, elles étaient si dévouées et engagées dans le projet : c’était comme créer une collection de vêtement.

Cela nous concerne tous (This concerns all of us), Chorégraphie : Miguel Gutierrez, en collaboration avec les artistes du CCN – Ballet de Lorraine. Musique co-créée par Miguel Gutierrez et Olli Lautiola. Lumières : yi Zhao. Costumes : Miguel Gutierrez et Martine Augsbourger. Assistant du chorégraphe : Alex Rodabaugh. Dramaturgie : Stephanie Acosta. Photo © Laurent Philippe.

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Publié le 29/01/2018


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