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Nadia Beugré « Se rassembler et travailler ensemble à la reconnaissance de la danse »

Pause estivale pour certains, tournée des festivals pour d’autres, l’été est souvent l’occasion de prendre du recul, de faire le bilan de la saison passée, mais également d’organiser celle à venir. Ce temps de latence, nous avons décidé de le mettre à profit en publiant tout l’été une série de portraits d’artistes. Figure établie ou émergente du spectacle vivant, chacune de ces personnalités s’est prêtée au jeu des questions réponses. Ici la danseuse et chorégraphe Nadia Beugré.

Née à Abidjan en côte d’Ivoire, Nadia Beugré créé la Compagnie Tché Tché avec Béatrice Kombé en 1997. Après plusieurs projets présentés à l’international dans les années 2000, elle se forme auprès de Germaine Acogny à l’Ecole des Sables à Dakar au Sénégal, puis elle obtient le master Exerce au Centre Chorégraphique National de Montpellier en 2009. Riche de collaborations, notamment avec Alain Buffard, Mathilde Monnier, Dorothée Munyaneza ou encore Seydou Boro, le travail de Nadia Beugré prend des allures politiques. Cet été, nous avons pu voir son solo Tapis Rouge au festival Montpellier Danse ainsi que sa reprise de Sans repères au Festival d’Avignon. La saison prochaine, elle dansera également dans 10000 gestes du chorégraphe Boris Charmatz.

Quel est votre premier souvenir de danse ?

Mes tous premiers souvenirs de danse échappent à ma mémoire car j’étais très jeune. Là où je suis née, dans le quartier d’Abobo à Abidjan en Côte d’Ivoire, la danse est un art social et populaire, auquel on est initié dès que l’on est en âge de se tenir debout. C’est peut-être la raison pour laquelle on note aujourd’hui une absence cruelle de réels centres de formation, comme s’ils n’étaient pas nécessaires. Et pourtant aujourd’hui cela me semble crucial de se former pour comprendre, investir et penser les enjeux de cet art.

Quels sont les spectacles qui vous ont le plus marquée en tant que spectatrice ?

De nombreux spectacles m’ont marquée mais j’ai envie de citer aujourd’hui une artiste que je ne connaissais pas avant d’avoir la chance de voir sa dernière œuvre au festival Montpellier Danse 2016, et qui a été une véritable révélation. Je parle de la chorégraphe brésilienne Lia Rodrigues, qui y présentait Para que o céu nao caia (Pour que le ciel ne tombe pas) (2016). Sa danse est éminemment politique, viscérale, et s’inspire de mouvements, déplacements, actions d’une grande simplicité avec une précision au cordeau. Je décèle également dans son œuvre une dimension rituelle qui résonne beaucoup chez moi.

Quels sont vos souvenirs les plus intenses en tant qu’interprète ?

Ceux qui m’ont permis de me remettre en question, de bousculer mes convictions et de me faire avancer. Je considère que Feue Béatrice Kombé, de la compagnie ivoirienne Tché Tché, m’a littéralement « fabriquée ». D’autres ont su me faire repousser mes limites, comme l’usage de la nudité par exemple, et chaque présentation d’une de mes pièces est un nouveau défi que je me lance. Je ne conçois pas le travail d’interprète sans cela, c’est ce qui me nourrit.

Quelle rencontre artistique a été la plus importante dans votre parcours ?

Il y a deux grands artistes qui me suivent aujourd’hui, depuis leurs ailleurs et que par respect, je préfère ne pas citer. Ils ont une place très particulière dans mon cœur. Je donne à chaque rencontre artistique une grande importance et il m’est difficile de hiérarchiser leurs apports. Mon parcours en est jalonné et je sais qu’il y en a beaucoup d’autres à venir.

Quelles oeuvres chorégraphiques composent votre panthéon personnel ?

Toutes et aucune ! Mon panthéon personnel se nourrit avant tout de mes observations de notre monde et de nos sociétés, de leurs rituels, de leurs dysfonctionnements et de leurs injustices. Je m’intéresse bien sûr à leur mise en scène par de nombreux artistes, mais mon processus de création est basé sur l’observation, partout où je passe, d’un matériel dont le potentiel « chorégraphique » n’est pas évident. Il se nourrit de la nature et des hommes dans leur globalité. Mon panthéon est l’univers !

À vos yeux, quels sont les enjeux de la danse aujourd’hui ?

La reconnaissance de l’importance de notre art, dans toute sa singularité et ses incessantes transformations, et des arts en général. Un plus grand respect des artistes également, et davantage de solidarité entre ceux-ci. Dans un monde où la culture de qualité est rarement considérée comme un besoin humain primaire, et où la danse est souvent vue comme le parent pauvre des arts vivants, il faut se rassembler et travailler ensemble à sa reconnaissance. On assiste encore trop à des sabotages égotiques au sein même de la profession qui portent préjudice à l’ensemble de celle-ci. Sans parler des rivalités futiles entre les arts de la scène pour des besoins obsessionnels de classification.

Et selon vous, quel rôle doit avoir un artiste dans la société aujourd’hui ?

J’avoue ne pas m’intéresser directement au rôle spécifique de l’artiste dans la société. Il fait partie de cette dernière et comme tous les autres êtres humains, il a un rôle à y jouer. On me dit parfois provocatrice dans mon travail, mais mon intention n’est pas de provoquer, sinon de dénoncer ou de sensibiliser. Et parfois simplement de faire face à des réalités qu’on préfère souvent ne pas envisager, ou dont on se détourne car elles dérangent. C’est ce qui meut mon désir de création, et j’essaye d’apporter une humble pierre à ce grand édifice sociétal, mais je ne confère pas plus de valeur à ma contribution qu’à l’engagement de tout un chacun, pour peu qu’il se sente concerné.

Photo ©  Grit Weirauch

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Publié le 10/08/2017


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