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Jonta Maciejewska

Ola Maciejewska « L’artiste est toujours une projection »

Pause estivale pour certains, tournée des festivals pour d’autres, l’été est souvent l’occasion de prendre du recul, de faire le bilan de la saison passée, mais également d’organiser celle à venir. Ce temps de latence, nous avons décidé de le mettre à profit en publiant tout l’été une série de portraits d’artistes. Figure établie ou émergente du spectacle vivant, chacune de ces personnalités s’est prêtée au jeu des questions réponses. Ici la danseuse et chorégraphe Ola Maciejewska (1984).

Née en Pologne, Ola Maciejewska a étudié la danse classique à l’Ecole du Ballet National de Pologne, la danse contemporaine à l’Académie de danse de Rotterdam puis a obtenu un diplôme en études en danse et théâtre à l’Université d’Utrecht. Après un parcours d’interprète avec le portugais Bruno Listopad, le français Philippe Quesne ou le serbe Bojan Djordjev, elle s’établit en France où elle créé sa première performance, Loie Fuller : Research (2011), pour laquelle elle se confronte à la large robe de soie de la pionnière de la danse moderne, Loïe Fuller. Ce projet se développe ensuite sous une forme spectaculaire dans BOMBYX MORI (2015). Cette année, elle a notamment présenté BOMBYX MORI au Théâtre de la Cité Internationale dans le cadre du festival New Settings de la Fondation Hermès, joué sa performance Loie Fuller : Research pour la Fiac, et a créé un duo avec le plasticien Nicolas Fenouillat, Subterfuge, au Musée Picasso. Sa prochaine pièce, étudiant les rapports entre musique et mouvements, verra le jour en 2018. D’ici là, nous retrouverons la performance Loie Fuller : Research et le film COSMOPOL à la Biennale de Lyon en septembre prochain.

Quel est votre premier souvenir de danse ? 

Il y avait une petite scène dans la forêt, pas très loin de la maison dans laquelle je vivais. Je n’ai jamais vu de spectacle sur cette scène. Les gens y venaient pour participer à des concours de pêche et passer leur temps libre. Elle avait un petit toit jaune à moitié transparent, et cela produisait une lumière douce et chaude qui changeait en fonction du temps qu’il faisait… Je me souviens aussi des silhouettes dansantes et des figures animales peintes sur les parois des cavernes, dans un livre sur l’histoire des hommes et l’archéologie que ma mère avait acheté. À un moment donné, j’ai entendu parler de danse classique, par ma grand-mère, mais je n’avais aucune idée de ce à quoi ça pouvait ressembler, donc je me suis fait ma propre image. Je me rappelle très bien du premier spectacle de danse auquel j’ai assisté, c’était à l’Opéra, une inauguration ou un anniversaire et je ne sais plus bien pourquoi mais des confettis argentés tombaient des cintres. Avec d’autres enfants, nous sommes montés sur scène pour ramasser cette pluie argentée et tous les danseurs sur le plateau se sont figés comme les statues du Musée Grévin.

Quels sont les spectacles qui vous ont le plus marquée en tant que spectatrice ? 

J’étais à Tokyo, en Avril dernier, au moment où il est de coutume de « regarder les fleurs de cerisier », (Hanami). Un jour je suis allée visiter un sanctuaire Shinto et j’ai voulu prendre une photo du Kagura-den où on pratiquait la danse Kagura et le théâtre Nô il y a très longtemps. Je me suis placée devant la petite scène pour prendre ma photo avec mon iPhone, mais soudain je me suis sentie étrangement intrusive. Je me suis retournée et j’ai aperçu un petit groupe de personnes assises sur un banc en face de moi. Ils regardaient tous fixement la scène. Je me suis poussée pour essayer de comprendre ce qu’ils regardaient : ils attendaient qu’une rafale de vent souffle sur les petits pétales blancs de cerisier, et nous avons pu voir une nuée de pétales tourbillonnant se soulever du sol. C’était un joli moment, sans humains, produit par quelque chose qui n’est pas humain. Je me suis sentie soulagée… 

Quels sont vos souvenirs les plus intenses en tant qu’interprète ?

Des situations bordéliques, des solutions introuvables, des petites erreurs, des bruits forts … Un jour, avant que tout le monde n’arrive pour une répétition, j’ai enfilé une sorte de cocon de latex utilisé normalement pour le SM. Mais j’ai commencé à paniquer en réalisant que j’étais un peu claustrophobe quand il m’était impossible de bouger. Je n’arrivais pas à m’en défaire, je tombais et retombais constamment en avant, je riais et je criais en même temps. Je me souviens des cours à l’école qui étaient donnés par des danseurs de William Forsythe, où on apprenait des extraits du répertoire de sa compagnie. Tous ces mouvements nonchalants partant dans tous les sens très vite m’ont vraiment rendue heureuse en tant que danseuse. Je me rappelle aussi d’avoir chargé un gâteau d’anniversaire avec du matériel pyrotechnique, pour qu’il explose devant son destinataire et redécore entièrement les murs de notre loge avec une crème pâtissière impossible à nettoyer. Je me souviens du moment où, à minuit sur le parking d’un Ikea de la banlieue parisienne, j’ai dû envoyer en BlaBlaCar la scénographie de mon solo TEKTON (2015) jusqu’en Suisse. Comme on peut le constater, les situations amusantes sont plus fortes que les révélations sublimes et c’est assez intense d’avoir à gérer les conséquences de mes bêtises.

Quelle rencontre artistique a été la plus importante dans votre parcours ? 

J’aime bien collaborer avec des objets, rencontrer des œuvres d’art, des livres, des histoires … il y a beaucoup de personnes auxquelles je tiens. Mes rencontres avec la docteure Maaike Bleeker et la professeure Bojana Cvejic ont certainement été les plus signifiantes pour moi. Il y aussi eu la fois où je suis allée au Zoo de Vincennes avec Simone Forti pour l’écouter parler de la solitude, des comportements des animaux et du sentiment de ne pas avoir de chez-soi. C’était aussi très spécial de faire la connaissance de Marie-Thérèse Allier à la Ménagerie de Verre. Enfin, c’était génial de travailler avec ma mère. Après la garderie, je passais du temps avec elle dans la chambre noire où elle développait ses photos, et plus tard elle m’a aidé à coudre les costumes pour ma première performance, Loie Fuller : Research (2011). Elle m’a transmis le goût des travaux manuels et de la confection, une sorte d’attitude do it yourself.

Quelles oeuvres théâtrales ou chorégraphiques composent votre panthéon personnel ?

Dans mes histoires de/de la danse, il y a plutôt des références en dehors de la discipline: Citroën qui utilise la signature de Picasso, ça me rappelle qu’aujourd’hui il y a plutôt une culture de la marchandise qu’une critique de la marchandisation de la culture. Me pendre à une corde dans une des Dance Constructions de Simone Forti m’a permis de ne pas considérer la danse comme allant de soi. Le dernier voyage de Bas Jan Ader (cet artiste néerlandais a disparu en mer en 1975, en réalisant une performance, In Search of the Miraculous, pour laquelle il devait traverser l’Atlantique dans un petit bateau, ndlr) est une bonne manière d’adresser un doigt d’honneur au marché de l’Art Conceptuel et ses discours. Il y a Pauline Boty (1938-1966, artiste pop anglaise) posant avec certaines de ses œuvres comme si elle avait réussi à prendre de la distance critique par rapport à l’auto-référence. Il y a aussi Loïe Fuller qui a introduit les effets spéciaux dans le champs de la chorégraphie, Maya Deren et son habitude de se présenter comme danseuse, la petite fille que j’ai vue danser une fois, sur une île, d’une précision excentrique, Peter Fischli et David Weiss sillonnant le paysage déguisés en animaux, des architectures, des villes, des espaces, des pièces de mobilier, des motifs, des postures, des temporalités, des mouvements et des comportements. Et ces sublimes pièces de théâtre Nô.

Quels sont les enjeux de la danse aujourd’hui ?

Vous voulez dire en terme de problématiques ? Un courant qui se dégagerait ? Je ne m’attarde pas trop sur les pratiques curatoriales. Pour moi, faire des pièces, c’est un moyen de se saisir des problèmes. Personnellement, j’ai un problème avec la nature anthropo-centrée de la danse, l’obsession de la danse pour la reproduction perpétuelle d’une image identique d’elle-même, sa position auto-centrée et toutes ces méthodes quasi-similaires pour générer le mouvement et en parler. Je veux m’amuser avec ce qui m’embête.

À vos yeux, quel rôle doit avoir un artiste dans la société aujourd’hui ?

La figure de l’artiste est toujours une projection. Il/elle peut se jouer de l’image du penseur distancié et érudit, de la pop-star, du sceptique, de l’excentrique, du médium, du chef d’entreprise, du génie, du professeur, de l’amuseur, de l’inventeur … ça dépend toujours d’un contexte. Pour moi personnellement, l’art est un endroit, un espace, un milieu, un événement, dans lequel je peux recadrer à la fois les modes de perception collectifs mais aussi les miens ; quand l’art ne se concentre pas uniquement autour d’un artiste, de sa façon de voir les choses comme bonnes ou mauvaises, mais plutôt sur l’expérience qu’il/elle peut évoquer, le voyage qui emporte le public, lui rappelle des choses ou le confronte.

Photo © Jonta Maciejewska

BOMBYX MORI
Du 6 au 8 août 2017, ImPulsTanz
Les 4 et 5 novembre 2017, La Poderosa, Mercat de les Flors
Les 9 et 10 novembre 2017, Festival Euro-scene, Leipzig

Loie Fuller : Research
Le 7 septembre 2017, Diver Festival, Tel Aviv
Les 16 et 17 septembre 2017, Artothèque de Caen
Le 26 septembre 2017, Université de Caen
Les 14 et 15 octobre 2017, Biennale de Lyon
Le 28 octobre, Centre Pompidou à Malaga

COPROUD, avec César Vayssié
Le 23 septembre 2017, Festival Plastique Danse Flore au Potager du Roi à Versailles

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Publié le 02/08/2017


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