Protagonist, Jefta van Dinther

Par . Publié le 02/04/2018

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Créé en 2016 au festival Julidans à Amsterdam et présenté pour la première fois en France dans le cadre du Festival Nordique au Théâtre National de Chaillot, Protagonist marque la deuxième collaboration entre le Ballet Cullberg et le chorégraphe Jefta van Dinther. Après le spectaculaire Plateau Effect en 2013, le chorégraphe retrouve ces complices de longue date déjà présents sur le précédent opus – l’artiste sonore David Kiers et la créatrice lumière Minna Tiikkainen – et signe une pièce ambitieuse pour quatorze danseurs. Jefta van Dinther a accepté de revenir sur les enjeux de cette création et répond à nos questions.

Protagonist est votre seconde collaboration avec le Ballet Cullberg. Pouvez-vous revenir sur la genèse de ce nouveau projet ?

Collaborer avec une compagnie de cette ampleur est une manière de travailler mes projets à une plus grande échelle. Pendant la création de Plateau Effect en 2013, une véritable affinité et confiance s’est créée avec les danseurs de la compagnie. Avec Protagonist, je souhaitais les amener encore plus en profondeur dans mon travail, pas seulement au niveau de perception et de sensation, mais aussi du côté de la psychologie et de l’émotion. J’ai eu besoin de donner corps et voix aux processus que je traversais personnellement : « parler » plutôt que « faire », mais toujours à travers la danse. J’ai alors commencé à concevoir ce projet comme une sorte d’autobiographie, mais à travers le corps des danseurs…

Comment s’est déroulé ce processus de création ?

Au début d’une nouvelle création, je rassemble toujours des images et des idées très spécifiques que je questionne et que j’essaie de mettre en scène. Ces idées m’amènent progressivement dans une recherche de mouvement et les images deviennent un moyen d’organiser cette écriture du geste. Nous passons alors plusieurs heures chaque jour en studio, à approfondir, notamment avec des improvisations guidées. L’engagement des danseurs a vraiment été le moteur de cette création. Ce qu’ils traversent, leur dramaturgie interne, est le moteur de l’expérience que nous voyons sur scène. Je réalise également souvent des croquis qui contextualisent cette recherche, en terme d’espace, de temps, de relation, de sens, de narrativité, etc. Pour Protagonist, j’avais déjà à l’esprit un espace avec des lignes, une scène saturée, obligeant le spectateur à choisir ce qu’il regarde, créant par la même sa propre histoire.

En effet, l’espace dans lequel évoluent les danseurs est très visuel. Comment avez-vous collaboré avec le scénographe et le créateur lumière ? 

Je ne travaille jamais sur la chorégraphie comme une entité séparée du reste, tous les médiums fonctionnent comme une extension des autres et sont considérés comme chorégraphiques. Tous mes collaborateurs artistiques étaient donc présents dès le départ. David Kiers (artiste sonore), Minna Tiikkainen (créatrice lumière) et SIMKA (scénographie) étaient à mes cotés pendant une grande partie des répétitions avec les danseurs, et chacun développait son propre travail en parallèle à l’écriture de la danse.

Quelle place occupe la voix et la musique dans la performance ?

La voix a toujours été présente dans mon travail et continue d’être un sujet de recherche déroutant pour moi. Jusqu’à présent, la voix a toujours été un médium plus ou moins tabou dans mon travail : elle était toujours muette, désincarnée, déformée ou inintelligible. Mais dans Protagonist, elle parvient finalement à s’exprimer. Pour ce qui est du paysage sonore, il s’est développé conjointement à l’écriture de la danse, en dialogue avec « le corps vivant » du collectif de danseurs. Avec Protagonist je souhaitais aller à rebours de la musique électronique et clubby présente habituellement dans mon travail. Ici, la voix, le son et la danse sont plus narratifs que d’habitude : leurs tonalités, leurs structures et leurs densités évoluent au fur et à mesure de la performance.

La pièce semble en effet suivre une trame narrative. Comment conceptualisez vous les différentes séquences qui la composent ?

Pour moi, la pièce se compose en trois parties distinctes. Au début, les interprètes/personnages sur scène sont en pleine négociation avec leurs passés, leurs histoires, leurs bagages. Il s’agit ici d’essayer d’appartenir et de se connecter à une entité ou quelque chose de plus grand. La seconde partie ouvre vers l’avenir, la naissance d’un soulèvement, une projection vers le futur : la révolution. Et la dernière partie brouille cette distinction entre le passé et le futur. Les danseurs ralentissent et interagissent avec se qui les entoure, ils habitent littéralement le temps. La nature réapparait, les humains se dépouillent de leurs vêtements et se transforment en primates. Je ne pense pas qu’il s’agisse ici d’un « retour à la nature » car « l’état de nature » n’existe plus, mais plutôt une sorte de développement par régression…

Ces questions à l’œuvre dans Protagonist semblent démarquer la pièce de vos précédentes créations.

Je pense que Protagonist est en effet – à ce jour – ma performance la plus personnelle, la plus sincère. Je souhaitais briser certains schémas, tout en restant ambivalent. J’y poursuis une enquête sur le corps collaboratif, mais dysfonctionnel. Sur ce qui nous définit en tant qu’êtres humains, en regard à d’autres formes de vie. Protagonist est également une sorte de pont vers ma nouvelle pièce Dark Field Analysis. La voix et le texte y jouent d’ailleurs un rôle encore plus important…

Chorégraphie et texte Jefta Van Dinther. Musique et son David Kiers. Chant Elias. Lumières Minna Tiikkainen. Scénographie Simka. Photo © Urban Jörén.

Les 4 et 5 avril, La Rose des vents à Villeneuve-d’Ascq / Festival Le Grand Bain


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