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SylvieRees

Jörg Karrenbauer & Stefan Kaegi « Nous sommes déjà des acteurs et la ville est déjà notre scène de théâtre. »

Chaque ville est un terrain de jeux aux yeux de Jörg Karrenbauer et Stefan Kaegi, tous deux membres fondateurs du collectif Rimini Protokoll.  Depuis sa création à Berlin en 2013, Remote X a été présenté au quatre coins du globe. D’Avignon à São Paulo, en passant  par St. Petersburg et New York, cette performance déambulatoire et immersive à bouleversé plus d’un spectateur. À l’occasion de leur passage au Havre dans le cadre du Festival d’Automne en Normandie, ils ont tous les deux accepté de répondre à nos questions :

Remote le Havre s’inscrit dans une série de pièces toutes régies par le même protocole. Pouvez vous nous parler de la genèse de ce projet et comment s’adapte-t-il en fonction des villes dans lesquelles il est programmé ?

Stefan Kaegi : Le point de départ est la voix d’un logiciel qui nous conduit comme les voix des navigateurs GPS. Une conversation entre un être artificiel et une petite masse de 50 personnes. Les interactions dans un groupe. On craignait dans les années 80 que le Walkman isole les personnes, l’idée était que ce dernier, à contrario, puisse générer un groupe.

Comment se sont déroulés les repérages au Havre ? Aviez-vous déjà des lieux que vous souhaitiez absolument inclure dans le parcours ?

Stefan Kaegi : Il fallait avant tout trouver les endroits avec des gens dans une ville si vide, après Bangalore, Petersburg et São Paulo… Nous nous sommes également intéressés aux différents états de l’eau dans cette ville portuaire : l’idée de traverser une patinoire et une piscine m’a beaucoup plu.

Notre trajet débute dans un cimetière et se termine sur le toit d’un hôpital. Comment s’est élaboré l’itinéraire à travers la ville ?

Jörg Karrenbauer : Nous aimons commencer par un endroit calme et éloigné. Nous essayons toujours d’inclure dans le trajet une église, malheureusement celle du Havre était trop éloignée du parcours. Pour ce qui est de la fin, nous aimons terminer cette performance dans un hôpital, pour une raison dramaturgique…

C’est une voix de synthèse qui nous accompagne à travers nos différents déplacements. Ce rapport humain-machine est-il apparu comme une évidence dans le rôle du guide ?

Stefan Kaegi : C’est la question : jusqu’à quel point peut-on faire confiance à ces machines qui nous aident partout ?

Nous traversons des espaces publics et des lieux où l’accès est normalement réglementé ou interdit. Toutes les structures ont-elles accepté de participer au projet dès le départ ?

Jörg Karrenbauer : Au Havre, tous les lieux ont accepté de nous accueillir. Ils l’ont envisagé comme une sorte de publicité. Même l’hôpital a accepté immédiatement, alors que normalement c’est toujours l’établissement qui pose problème.

Stefan Kaegi : C’était moins difficile au Havre que dans les autres Remote pour obtenir des permis. À Vilnius, aucune église voulait nous accueillir ; à Lausanne, l’hôpital était contre…

Notre rôle de spectateur est sans cesse remis en question, nous sommes souvent, malgré nous, acteurs des situations que l’on traverse et que l’on observe. Quel statut attribuez vous aux « porteurs de casques » ?

Jörg Karrenbauer : Ils sont spectateurs et acteurs en même temps. Quand il n’y a pas de spectateurs, il n’y a pas de performance. Au théâtre, nous pouvons théoriquement présenter une pièce sans avoir de spectateur. Dans Remote X, nous regardons constamment les personnes autour de nous, qu’ils portent des casquent ou non, et nous sommes également regardés.

Ce groupe qui déambule attire inévitablement le regard des automobilistes, des passants  et des usagers des lieux qu’il traverse. Comment ces regards participent-ils à la dramaturgie de Remote X ?

Jörg Karrenbauer : Nous créons parfois des situations assez explicites pour que les passants réagissent. Nous essayons d’inclure leurs réactions dans l’écriture sonore mais ce n’est pas toujours facile de prédire exactement leurs attitudes. Au Havre, c’était intéressant de voir comment certains ignorent le groupe ou regardent ailleurs, alors que d’autres se retournent ou s’arrêtent sur leur passage.

Stefan Kaegi : Il y a des observateurs de second niveau comme Marshall McLuhan les aurait appelés…

Le projet Remote X doit-il être compris comme une analyse/critique sociologique et anthropologique de notre société ?

Jörg Karrenbauer : En effet, mais ce n’est pas notre première intention. Nous préférons l’idée de voir la ville comme un jeu de combat 3D, de voir comment nous nous comportons lorsque nous faisons d’un groupe, de manière ludique. Mais nous ne somme pas intéressés par cette idée d’éducation du regard. L’idée est de prendre conscience que nous sommes toujours de simples spectateurs et que la ville est plus qu’un espace qui suit des règles sociologiques et économiques. Nous sommes déjà des acteurs et la ville est déjà notre scène de théâtre. Donc, sortons et jouons. Il est arrivé que des gens me disent que Remote X est une forte expérience politique, une façon de se réapproprier la ville, de réécrire l’espace public avec nos expériences personnelles. J’aime cette idée.

Traduction Wilson Le Personnic / Photo de Sylvie Rees

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Publié le 14/07/2015


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