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© Enrico Bartolucci

La petite renarde rusée, Leoš Janáček / Laurent Cuniot / Louise Moaty

Dès l’ouverture, la mise en scène proposée par Louise Moaty de La petite renarde rusée de Janáček s’inscrit dans la référence à une certaine forme d’expressionnisme. Le premier paysage projeté, accueillant le spectateur et ouvrant l’action, est en effet une œuvre de Schiele. D’autres dessins de l’artiste viennois seront également projetés, ainsi que des œuvres dans la veine de Klimt ou bien encore de Van Gogh, pour composer les différents lieux de l’action. Cette référence, assumée et cohérente avec l’esthétique de la partition, est beaucoup plus évidente que celle revendiquée des photo-montages surréalistes. Cette production repose sur le principe de la création en direct sur le plateau, par diverses incrustations d’images, d’un film projeté sur écran et qui mêle les chanteurs (parfois simplement acteurs), des images et des dessins, mais aussi des marionnettes de différentes formes, tailles et textures. La proposition est audacieuse mais inégale et, si elle suscite quelques beaux effets et des images poétiques, fait parfois d’objet de manipulations un peu lourdes auxquels le spectateur s’attache plus qu’à l’image elle-même. Parfois le process prime malheureusement sur le produit. De plus, le film créé n’est pas sans quelques aléas techniques et on a déjà vu cette approche mise en œuvre avec bien plus de fluidité et de brio par James Thierrée ou, dans le domaine de l’opéra, par le duo Giorgio Barberio Corsetti et Pierrick Sorin.

Cette mise scène de La petite renarde rusée par Louise Moati relèverait même d’une forme d’expressionnisme post-moderne qui n’a pas peur de mettre sur la plateau, même s’ils ne sont pas thématiquement intégrés à la mise en scène (ce qui est peut-être ici une limite), les appareillages techniques constitutifs de la représentation : caméras, projecteurs, techniciens, théâtres de marionnettes. Massés à cour, ponctuellement mobilisés à jardin, ces appareillages sont discrets ou masqués mais cependant visibles. Le plateau n’est que rarement l’occasion d’une scène dont ils ne sont pas les maîtres d’œuvre. C’est le cas, notamment et avec pertinence, de la scène de rencontre des renards, jouant même explicitement de l’abandon du film en décrochant la toile sur lequel il est projeté. Quelques ampoules à nu tombant des cintres et une sombre lueur bleue suffisent à créer l’atmosphère d’une nuit dans la forêt.

Un véritable esprit de troupe souffle sur cette production puisque chacun assure non seulement plusieurs rôles de la distribution vocale (n’oublions pas en effet que nous avons à faire ici à tout un bestiaire tant domestique que sauvage, sans compter les humains), mais aussi la manipulation des marionnettes et des paysages.

Louise Moati prend le parti d’aborder l’œuvre de Janacek principalement sous l’angle du conte. Le protocole scénique et visuel qui est proposé permet en effet de susciter des effets proches des illustrations de livre pour enfant. C’est d’ailleurs d’une série de bandes dessinées d’un quotidien de Brno que le compositeur tirera son inspiration. La naïveté de certains personnages (la sauterelle, la grenouille, les oiseaux, les poules) va dans ce sens et n’est pas sans une certaine drôlerie poétique. Cependant, les autres dimensions de l’opéra sont peut-être de ce fait, un peu négligées (les aspects sociaux et politiques du personnage principal et de ses rapports aux autres), ou du moins restent dans la bouche des personnages sans faire l’objet d’un traitement scénique.

La réduction de la partition originale pour une formation beaucoup plus restreinte (16 musiciens) est extrêmement bien faite. Le travail de Jonathan Dove est ici à saluer. L’orchestration qu’il propose est assez équilibrée, les vents (équitablement répartis entre bois et cuivres) l’emportent d’un seul pupitre sur les cordes, dont seuls les violons et les harpes sont doublés. Ce choix permet de rendre toute la richesse et les nuances de la partition sans en ternir l’éclat. L’ensemble orchestral de musique d’aujourd’hui TM+, sous la direction de Laurent Cuniot, résonne particulièrement bien dans le Théâtre de l’Athénée dont la qualité de l’acoustique est remarquable. Le chef assure une direction vive et brillante, qui semble habitée d’une grande familiarité avec le langage musical de Janáček. La musique assure dans cette production le liant nécessaire aux éléments scéniques hétéroclites mobilisés. Elle domine véritablement et anime le plateau. La distribution vocale est très homogène et les rôles principaux semblent eux aussi familiers et de l’œuvre et des particularités de la langue tchèque qui est ici employée dans un nuance délicate de parlé-chanté. Ayant déjà tourné sur quelques scènes en Île-de-France et en régions, les chanteurs ont peut-être été habitués à de plus grandes salles et doivent encore adapter leur puissance vocale à l’écrin de l’Athénée. Enfin, cette création de l’Arcal, compagnie nationale de théâtre lyrique et musical, fait appel au Jeune chœur de Paris réparti à tous les niveaux de la salle.

Malgré quelques scories, cette production doit être saluée pour son audace et sa fraîcheur. Elle offre une approche légère de l’opéra, en explorant de nouvelles voies afin d’ouvrir ce genre à une plus large audience. Son bricolage visuel, poétique, naïf et chamarré suscite un certain charme.

Vu à l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet. Opéra et livret Leoš Janáček d’après Rudolf Tesnohlidek. Direction musicale Laurent Cuniot. Mise en scène Louise Moaty. Scénographie et costumes Adeline Caron, Marie Hervé. Avec Noriko Urata, Caroline Meng, Laurent Bourdeaux, Philippe Cantor, Sylvia Vadimova, Françoise Masset, Paul Gaugler, Sophie-Nouchka Wemel, Joanna Malewski, et les musiciens de TM+ sous la direction de Laurent Cuniot. Photo © Enrico Bartolucci.

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Publié le 17/03/2017


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