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Photo Grégory Forestier

Phèdre, Jean-Baptiste Lemoyne / Julien Chauvin / Marc Paquien

Pour la cinquième édition de son festival, le Palazzetto Bru Zane, Centre de musique romantique française, ressuscite trois œuvres du répertoire français. La reine de Chypre de Halévy (1841) au Théâtre des Champs-Élysées (dans une version de concert), Phèdre de Lemoyne (1786) au Théâtre des Bouffes du Nord et Le timbre d’argent de Saint-Saëns à l’Opéra Comique (1877).

À plus d’un titre, un concentré d’opéra nous est offert avec la Phèdre de Lemoyne par Le Concert de la Loge et Marc Paquien.

Exécutée par Benoît Dratwicki (directeur scientifique du Palazzetto Bru Zane), la réduction de la partition pour dix instrumentistes et quatre chanteurs semble audacieuse. Elle ramène la tragédie lyrique classique française aux proportions d’un masque baroque anglais. D’autant plus que le drame au cœur de l’action est connu de tous. Qui ne connaît Phèdre et les affres dans lesquels son amour pour son beau-fils Hippolyte la plonge ? « Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue… » D’autant plus qu’Hoffmann, le librettiste, s’inspirait directement de la tragédie de Racine, dont on entend encore un peu la voix sous le texte chanté, en condensant les cinq actes de la tragédie initiale en trois (exposition, nœud et résolution).

Puisque le livret se voulait fidèle à la tragédie, l’intérêt de l’adaptation en opéra devrait dès lors résider dans la musique. Or Jean-Baptiste Lemoyne s’inscrit explicitement dans la filiation de Gluck dont le mélomane reconnaît également ponctuellement des traits. Composée à une époque où copier consistait en une forme d’hommage, la partition de Lemoyne rappelle maints passages des deux Iphigénie mais aussi de l’Armide du maître allemand. Lemoyne semble avoir complètement fait sien non seulement le langage musical de Gluck mais aussi et surtout les intentions qui l’animent. Certains airs de Phèdre, notamment celui de la scène 4 du premier acte, tout comme son duo avec Œnone, sont à ce sujet confondants de fidélité.

Ainsi le livret condense l’action de la tragédie de Racine et l’adaptation ici proposée condense la partition de Lemoyne, qui lui-même condense les effets stylistiques issus de la réforme gluckiste.

Pour autant, cette production (qu’on peut juger par certains aspects comme une création) propose quelque chose de nouveau. Hoffmann, pour commercer, s’il reste fidèle au personnage de Racine, en propose cependant un éclairage différent. Il ne souligne pas la lutte que l’héroïne engage avec elle-même et ses sentiments, lutte nécessaire au genre tragique. Il accentue plutôt les tourments dans lesquels elle se plonge, l’horreur qu’elle s’inspire à elle-même, qui n’est pas sans une pointe de volupté. Lemoyne également n’est pas un simple émule, voire élève de Gluck, il parvient à animer le naturel, parfois figuratif de la partition (scènes de chasse), de quelques clins d’œil à l’école italienne (arioso de Phèdre).

Côté scène, la proposition de Marc Paquien ne consiste pas véritablement en une mise en scène mais plutôt en une mise en espace. Le choix d’une structure scénique, au sein de laquelle les musiciens trouvent place, offre une excellente diffusion du son mais elle concentre, voire contraint, les déplacements des chanteurs et masse l’action sur le devant de la scène. Cette structure scénique (créée par Emmanuel Clolus), occupant toute la scène des Bouffes du Nord, consiste en un plateau surélevé ouvert de neuf carrés sur le bord desquels les instrumentistes prennent place (hautbois et basson cohabitant). Les personnages évoluent sur cette structure et circulent donc au milieu des musiciens. Ces derniers ne participent à l’action qu’au tout début du spectacle, quand, accompagnant la chasse d’Hippolyte, ils brandissent leurs instruments comme autant d’armes. Cette structure scénique est censée composer une série de tombes ouvertes, tombes auxquelles les personnages de la tragédie sont voués.

Le travail de la lumière (Dominique Bruguière) reste très discret et ponctuellement insuffisant pour distinguer le visage des chanteurs, tout particulièrement lorsque Phèdre avoue son amour à Hippolyte. Mais peut-être s’agit-il d’une intention scénique ?

Les costumes, signés Claire Risterucci, sont pour le moins étranges tant par leur couleur que leur hétérogénéité. Seule la tenue d’Œnone apparaît comme une référence explicite à l’époque de la création de l’œuvre. Thésée, chaussé de Pataugas, est vêtu d’un costume moderne, rouge brique, rehaussé d’un empiècement de peau de bête. Souvenir du Minotaure ? Hippolyte, coupe au bol, est dans un ensemble chemise-pantalon taillé dans un étrange tissu vieil or. Cette couleur pare également Phèdre que ce soit dans son déshabillé initial ou dans sa robe. Le corps de tous les personnages (mains, joue ou cheveux) se voit émaillé de petits morceaux de feuilles d’or dont ne saisit ni la fonction symbolique, ni la fonction esthétique.

La direction d’acteur semble s’être concentrée sur un certain nombre de gestes limités pour chaque personnage, soulignant une passion déterminée (au sens classique du terme). Phèdre porte constamment ses mains à son visage. Œnone s’anime souvent de gestes déictiques. Hippolyte est tout en raideur hiératique. Thésée semble épuisé et recroquevillé. Les mouvements lors de son solo du troisième acte (scène 2), accroupi sur un cube de bois, ne sont pas très heureux.

Sur le plan vocal, cette petite distribution maîtrise la déclamation française, indispensable non seulement pour entendre le texte mais aussi sa prosodie. L’articulation et la musicalité de Diana Axentii dans le personnage d’Œnone sont encore perfectibles. Mais peut-être souffre-t-elle de la comparaison avec la superbe Phèdre de Judith Van Wanroij ? Très engagée dans l’émotion de son personnage, cette dernière dessine cependant constamment une très belle ligne de chant avec une voix qui n’est pas sans rappeler pour une part celle de Mireille Delunsch. Tout aussi engagés et vocalement en pleine possession de leurs moyens respectifs, Enguerrand de Hys dans le rôle d’Hippolyte et Thomas Dolié dans celui de Thésée, manquent cependant parfois d’un peu de nuances.

Sous la direction de Julien Chauvin, les dix musiciens du Concert de la Loge parviennent à faire revivre cette tragédie lyrique, riche d’intuitions que développeront les compositeurs romantiques.

Vu au Théâtre des Bouffes du Nord le 8 juin 2017. Mise en scène Marc Paquien, assisté de Victoria Duhamel. Scénographie Emmanuel Clolus. Costumes Claire Risterucci. Lumières Dominique Bruguière. Le Concert de la Loge, direction Julien Chauvin. Avec Judith Van Wanroij, Diana Axentii, Enguerrand de Hys et Thomas Dolié. Photo © Grégory Forestier. 

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Publié le 11/06/2017


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