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© Hans Jörg Michel

Norma / Vincenzo Bellini / Felice Romani / Caurier & Leiser

Quel peut être le sens de la molle bronca qui a accueilli les metteurs en scène Leiser et Caurier lors des saluts de Norma au Théâtre des Champs-Élysées le 12 octobre dernier ? Si le fait est devenu courant à l’Opéra de Paris (notamment à Bastille), il est rare que les production de l’avenue Montaigne soient ainsi reçues. Que veut signifier cette protestation, si ce n’est une position de principe, voire une rancoeur contre les metteurs en scène ? Le « scandale » de leur Guilio Cesare de Haendel, proposé également dans le cadre du Festival de Pentecôte de Salzbourg, remonte pourtant à 2012 !

Nul ne peut légitimement affirmer avoir été surpris ou choqué par ce qui a été présenté. Nulle surprise en effet puisque cette production a été crée en 2013. Les comptes rendus et les critiques existent et sont facilement accessibles. Rien non plus sur scène qui aurait pu en choquer certains : aucune nudité, aucune violence gratuite, aucune vulgarité. À peine, le début d’ébats amoureux, sur lesquels rapidement le rideau tombe.

Ce ne sont évidemment ni l’orchestre, ni les chanteurs qui ont été visés, quand bien même nous assistons de leur part à une proposition à laquelle les mélomanes ne sont pas accoutumés. Pour commencer, l’orchestre I Barocchisti joue sur instruments d’époque, ce à quoi l’exécution musicale du bel canto ne nous a pas habitués. Dès l’ouverture, l’oreille est sommée de se déprendre de certaines attentes pour apprécier ce choix, tout particulièrement en ce qui concerne les cuivres. La musique de Bellini y trouve des couleurs surprenantes. De même les variations de tempi tout au long de l’œuvre sont amples, suscitant à l’orchestre de brèves tachycardies. Ensuite, si du côté masculin la distribution n’opère aucune innovation, du côté féminin elle rompt avec la tradition puisque les voix des héroïnes sont interverties : le rôle de Norma est confié à Cecilia Bartoli donc à une mezzo-soprano et celui d’Adalgise à Rebeca Olvera, une soprano. Déjà lors de la sortie de son enregistrement de Norma, Cecilia Bartoli avait fait l’objet de certaines critiques lui reprochant de s’aventurer dans un registre et un genre qui ne lui correspondait pas. Il est vrai que son interprétation, tant vocale que scénique, de Norma est originale mais ô combien pensée, maîtrisée et donc convaincante ! Les ovations qu’elle reçoit lors des saluts sont à la hauteur de sa performance et de son statut de diva (avec lancé de bouquet de roses depuis la salle…).

Si ce ne sont ni les voix, ni l’orchestre qui sont visés, que peut-on reprocher aux metteurs en scène, si ce n’est leur choix d’une transposition historique réaliste ? L’action ne se déroule pas dans la Gaule occupée par les Romains au début de l’ère chrétienne mais dans la France de l’Occupation allemande. De façon très habile, l’ouverture musicale sert de prologue à l’action et pose immédiatement son cadre. Dans une petite école, un groupe de soldats allemands, accompagné de leur chef (Pollion) effectue un contrôle d’identité. Norma, de dos, attablée à travailler, se lève après leur départ, déjà séduite par le représentant de l’ordre. Le rideau tombe et le premier acte s’ouvre ensuite sur la même école, désertée, devenue le lieu de rassemblement d’un groupe de résistants dirigés par Norma et son père. Les passages du livrets renvoyant aux pratiques rituelles des druides deviennent alors des messages codés, liés aux activités illicites de la résistance. La majorité de l’action se déroule dans cet espace abandonné, à l’exception de quelques scènes dans le foyer de Norma. Les espaces publics et privés sont ainsi distingués mais sont aussi reliés, du fait même du drame intime vécu par l’héroïne : une simple paroi les sépare, paroi que symboliquement Norma fait éclater à la fin du deuxième acte en faisant résonner le bouclier appelant à la guerre. Si dans le premier acte l’inspiration revendiquée du néo-réalisme du cinéma italien n’est pas évidente, au deuxième acte, l’approche semble plus relever de l’expressionnisme (déformation des pans de lumière, violent clair-obscur, gestuelle).

Si certains spectateurs du Théâtre des Champs-Élysées manifestent leur déception, il est à supposer qu’ils ont des attentes, plus ou moins conscientes. Le librettiste a situé l’action de Norma dans la Gaule contemporaine de l’invasion romaine. Certaines productions optant pour une fidélité au cadre spatio-temporel se contentent alors souvent d’une stylisation des costumes et des temples (Walter Paraglio, Francisco Negrìn), voire d’un métissage douteux avec les traditions spirituelles de l’Asie (Massimo Gasparon). Mais comment peut-on encore aujourd’hui présenter la scène de la cueillette rituelle du gui sans tomber dans la reconstitution historique façon Puy-du-Fou ? Quel sens cela pourrait-il d’ailleurs avoir pour nous, spectateurs du 21e siècle ? De telles mises en scène produisent généralement une distanciation émotionnelle qui rend difficile toute identification. Norma devient alors une prêtresse dont la jalousie et le sacrifice manquent singulièrement de cohérence psychologique.

On peut certes reprocher à certaines productions passées de Leiser et Caurier de tomber dans un exhibitionnisme inutile, mais ils réussissent indéniablement à faire des personnages d’opéra (parfois sans réelle épaisseur) de véritables personnes qui vivent, qui sentent et qui souffrent. Leur direction d’acteur parvient à influer aux personnages toutes les passions humaines. Alors qu’Adalgise ne semble pas les avoir intéressés (elle n’est qu’une jeune première aussi rapide à céder à son amant qu’aux injonctions de la prêtresse), Norma fait l’objet d’une véritable lecture, appuyée évidemment sur la personnalité de Cecilia Bartoli. Elle incarne une Norma aussi crédible dans son rôle de chef de la résistance que dans celui de la femme amoureuse de l’ennemie. Surtout, elle parvient dans la transition des deux actes (qui est plus musicale que dramatique) à incarner cette femme dont la soudaine jalousie amoureuse fissure la cuirasse de passionaria. Rarement on aura vu sur scène une telle profondeur psychologique dans le personnage.

À la gloire de la résistance gauloise contre les envahisseurs romains, Leiser et Caurier, substitue donc la complexité beaucoup plus troublante de la résistance et de la fraternisation avec l’ennemi. La tonte finale de Norma, jugée comme collabo, et sa mise au bucher avec son amant, l’ennemi, voilà peut-être ce qui a choqué. Le mythe résistancialiste a encore de beaux jours devant lui…

Vu au Théâtre des Champs-Elysées. Norma, de Vincenzo Bellini, sur un livret de Felice Romani. Mise en scène Patrice Caurier et Moshe Leiser. Décor Christian Fenouillat. Costumes Agostino Cavalca. Lumières Christian Forey. Avec Cecilia Bartoli, Rebeca Olvera, Norman Reinhardt, Péter Kálman, Rosa Bove, Reinaldo Macias. Chœur de la Radio Télévision Suisse-Italienne (chef de chœur, Donato Sivo) et Orchestre Barocchisti. Direction Gianluca Capuano. Photo © Hans Jörg Michel.

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Publié le 15/10/2016


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