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Simon Gosselin

2666, Julien Gosselin

Applaudie lors du festival d’Avignon, la mise en scène par Julien Gosselin de 2666, fiction publiée à titre posthume en 2004 de l’écrivain chilien Roberto Bolaño (1953-2003)est programmée jusqu’au 16 octobre aux ateliers Berthier, rattachés au théâtre de l’Odéon, place de Clichy. Les cinq parties du roman d’un millier de pages y sont transposées en cinq actes pour une durée totale de 11h05, entractes inclus. Une mise en scène fleuve pour un roman fleuve, agité, qui suit les recherches d’universitaires sur Benno von Archimboldi, un écrivain dont l’identité véritable, le parcours, leur échappent (Partie 1/ Les critiques), les hallucinations d’un professeur de philosophie installé à Barcelone (Partie 2/ Amalfitano), l’agression de femmes dans la ville mexicaine de Santa Teresa (Partie 3/ Fate et 4/ Les crimes), les violences qui s’exerçaient en Europe à la veille de la Seconde Guerre Mondiale puis lors du conflit (Partie 5/ Archimboldi). Une mise en scène qui restitue habilement les variations narratives du roman.

Les cinq actes de 2666 sont comme cinq pièces autonomes reliés par des noms et des faits récurrents. Ce qu’exprime la scénographie d’Hubert Colas, faite de deux à trois caissons clairs aux parois transparentes, parfois recouvertes de rideaux, déplacés pour reconstituer l’intérieur d’un appartement, d’un hôtel, d’une rédaction de journal ou d’une boîte de nuit. Quelques fauteuils et canapés de cuir et métal sont sans cesse redisposés, en mobilier d’un appartement cossu ou d’un plateau de télévision ; il s’agit de faire autrement avec du même. Du texte est projeté sur une grande toile sombre en hauteur (titre des parties, des mots clefs, des extraits de roman) ainsi que des captations vidéos réalisées durant la pièce : l’éditrice de l’écrivain Benno von Archimboldi racontant ses souvenir, un peintre qui s’est tranché la main pour l’inclure à l’une de ses toiles, une femme faisant le récit de ses lettres à la recherche d’un poète, le présumé coupable des agressions de Santa Teresa. La vidéo agrandit l’espace de la scène tout en renforçant le témoignage de chacun par le cadrage, les filtres appliqués à l’image, qui font passer le comédien de la scène à l’écran et inversement : l’écran est un calque entre ce qui se passe sur scène et ce qu’en voit le spectateur.

Sur l’un des caissons, les musiciens Rémi Alexandre, Guillaume Bachelé et Julien Feryn se charge de la bande sonore avec un recours saisissant aux interruptions brutales pour embrayer sur les récits qui se suivent et se ressemblent peu. Des indices sont dispersés par Roberto Bolaño et repris par Julien Gosselin pour donner du liant à l’ensemble. Un liant fait de déliés, d’une finesse d’écriture et de mise en scène de l’écriture qui sont comme 2666 fenêtres sur un même mur, ouvertes les unes à la suite des autres, les unes après les autres, donnant sur 2666 paysages différents. Des paysages imaginaires observés au passé, par l’histoire individuelle, collective. 2666 interroge la mémoire que l’on a du passé des autres et de son propre passé, de comment on s’écrit, de ce qui est écrit, de ce que l’écriture peut résoudre ou, au contraire, des doutes qu’elles provoquent, les mots offrant non pas une résolution mais un problème, comme lorsque sur l’écran apparaît l’ancien président russe Boris Eltsine (1931-2007) expliquant à « ses camarades », lors d’un discours télévisé, ce qu’est le « troisième pied de la table ».

Le passé, chez Roberto Bolaño, prend l’allure d’un cimetière dans Amuleto (1999), dans lequel Auxilio Lacouture raconte, marchant dans Mexico, comment l’avenue Guerrero ressemble à un « cimetière de l’année 2666, un cimetière oublié sous une paupière morte ou inexistante, les aquosités indifférentes d’un œil qui en voulant oublier quelque chose a fini par tout oublier »¹. Un cimetière qui ne serait pas « un cimetière de 1974, ni un cimetière de 1968, ni même un cimetière de 1975. »² Une titre qui qui s’interprète comme un bond dans un avenir dont on pense déjà aux cadavres enterrés, aux événements oubliés. Les treize interprètes, de la compagnie Si vous pouviez lécher mon cœur  se donnent la réplique avec force, toutes et tous de manières très convaincante, incarnent ces personnages qui apparaissent et disparaissent, dont on finit par douter de l’existence même, qui finissent par flouter les lignes de partage morale, les lignes de partage politiques. La durée de l’adaptation (plus de onze heures) entraîne lentement le spectateur dans les manipulations textuelles, sensorielles, de l’œuvre de Roberto Bolaño. Vertigineuses manipulations des mots qui impacte notre perception du monde théâtralisé.

¹ Amuleto, éd. Les Allusifs, 2002, traduction d’Émile et Nicole Martel, p. 71
² Ibid.

Vue aux ateliers Berthier / Théâtre de l’Odéon, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris. Mise en scène adaptée du livre 2666 de Roberto Bolaño. Scénographie : Hubert Colas. Création musicale : Guillaume Bachelé, Rémi Alexandre. Création lumières : Nicolas Joubert. Création et régie vidéo : Jérémie Bernaert, Pierre Martin. Création et régie son : Julien Feryn. Costumes : Caroline Tavernier. Avec Rémi Alexandre, Guillaume Bachelé, Adama Diop, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Antoine Ferron, Noémie Gantier, Carine Goron, Alexandre Lecroc-Lecerf, Frédéric Leidgens, Caroline Mounier, Victoria Quesnel, Tiphaine Raffier. Photo de Simon Gosselin.

Tournée française 2016/2017

Du 10 septembre au 16 octobre 2016 à l’Odéon Théâtre de l’Europe
Du 26 novembre au 8 décembre 2016 au Théâtre national de Toulouse
Le 7 janvier 2017 au Quartz à Brest
Le 14 et 15 janvier 2017 à la MC2 Grenoble
Du 11 au 26 mars 2017 au Théâtre National de Strasbourg
Le 6 mai à La Filature à Mulhouse

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Publié le 10/10/2016


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