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887, Robert Lepage

Dans 887, le dramaturge québecois Robert Lepage occupe seul la scène. Unique maître du récit, il mêle, grâce à un ingénieux système multimédia, son histoire personnelle et celle de sa région, afin de questionner les processus de la mémoire et leurs rôles dans la constitution d’une communauté politique.

Tout commence par une phrase oubliée devenue symbole creux de l’unité québecoise : « Je me souviens… » Devise à l’origine obscure qui fut gravée sur toutes les plaques d’immatriculation de la province en 1978, après l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement souverainiste favorable à l’indépendance du Québec. C’est en fait l’ouverture d’un poème forgé par Eugène-Etienne Taché à la fin du XIXe siècle : « Je me souviens que né sous le lys je croîs sous la rose. » Le lys désignant la France et la rose l’Angleterre. Ce vestige idéologique omniprésent dans les rues d’aujourd’hui pousse Lepage à revenir sur les traces d’une époque pas si lointaine et pourtant déjà terriblement anachronique, la décennie 1960, avec ses idéaux radicaux et sa politisation extrême.

Tout comme le reste du spectacle marqué par une grande fluidité, l’arrivée de Lepage sur scène se fait discrètement, alors que dans la salle résonnent encore les bavardages. Son avant-propos se mue progressivement en incipit masqué tandis que les lumières s’éteignent. Sous la forme d’une anecdote, le comédien introduit la situation initiale qui sera le fil rouge du spectacle : à l’occasion d’une cérémonie de commémoration régionale, on lui a demandé d’apprendre un poème de Michel Lalonde, Speak White, impossible à mémoriser tant sa structure se joue de toute régularité. Cette tâche ardue sera le point de départ de réflexions sur la mémoire, la mémorisation et la commémoration, chaque interrogation trouvant à s’incarner dans une situation concrète où elle sera mise à l’épreuve.

En plus du smartphone qu’il tient ostensiblement à la main, l’auteur partage la scène avec un écran de projection qui sert de support à sa pseudo-conférence poético-historique. Lorsque celui-ci pivote doucement sur lui-même, il révèle une façade d’immeuble en volume, modèle réduit du bâtiment dans lequel Lepage a passé son enfance. La structure dévoile encore en pivotant différents intérieurs à l’échelle un, qui servent de décors temporaires à plusieurs saynètes. La boîte modulaire centrale, sorte de caverne protéiforme aux multiples écrans, est le nœud de toutes les intrigues, démultipliant les échelles et les espaces, elle fait écho aux modulations du récit, à ses bonds dans le temps et aux passages de l’intime au commun.

Les ressources formelles de l’auteur pour donner corps à ses images mentales sont foisonnantes, mariant les extrêmes, entre sophistication technologique de la mise en scène et sobriété de l’espace scénique. Un simple amas de carton révèle ainsi une maquette précieuse dans laquelle le spectateur est littéralement introduit grâce à la caméra d’un smartphone. L’écran sur lequel est projetée l’image s’inscrit en complément de l’installation et de la parole omniprésente de Lepage. L’espace du récit se déploie à travers ses multiples dimensions, la forme répond à l’ampleur du propos, entremêlant le récit personnel à la politique régionale. Il est question d’une époque virulente où le réveil des consciences québecoise vis-à-vis de leur héritage francophone était un sujet brûlant. Leurs convictions politiques amenèrent certains au-delà des limites éthiques, comme ce fut le cas du FLQ, Front de Libération du Québec, qui commis une série d’attentats violents pour servir leur cause souverainiste. Toutefois, cette grande histoire est évoquée au prisme de la petite. Les maquettes et modèles réduits, même agrandis à l’écran, conservent une dimension enfantine. Cela confère aux événements une coloration tantôt vaine et ridicule, tel ce discours du général De Gaulle mimé avec un petit soldat de plastique aux bras dressés, tantôt grave et tragique, comme le taxi sombre du père qui attend la nuit tombée pour que les ondes radios américaines lui parviennent enfin, l’atmosphère pesante libérant un peu son emprise.

La sophistication multimédia de la mise en scène permet de donner corps au touchant plaidoyer de Robert Lepage pour la francophonie, tout en conservant une part incompressible de poésie qui l’empêche de tomber dans la pure et simple diatribe idéologique. L’auteur, en plus de réciter parfaitement le poème de Michel Lalonde, parvient à transcender son autobiographie en en faisant l’écho de problèmes qui nous concerne tous.

Vu au Théâtre de la Ville dans le cadre du Festival d’Automne à Paris. Conception, mise en scène et interprétation Robert Lepage. Dramaturge Peder Bjurman. Musique originale et conception sonore Jean-Sébastien Côté. Conception des éclairages Laurent Routhier. Conception des images Félix Fradet-Faguy. Photo d’Erick Labbé.

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Publié le 14/09/2015


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