Adishatz/Adieu, Jonathan Capdevielle

Par . Publié le 19/12/2017

© Alain Monot

Que reste-t-il du passé, des lieux dont on s’est éloigné, mais qui restent profondément ancrés dans notre mémoire, comme une première strate sur laquelle s’est constitué notre imaginaire ? Dans Adishatz/Adieu, Jonathan Capdevielle convoque sur le plateau une série de souvenirs liés aux Pyrénées, où il a passé son enfance et son adolescence, à travers le regard de celui qui en est parti. Il ne s’agit cependant pas d’un récit mené par une figure de narrateur : Jonathan contient en lui toutes les personnes qu’il évoque, l’adolescent qu’il a été, son père, ses soeurs, la faune titubante des boîtes de nuits. Il mêle ces figures, et peut se fondre dans le corps de l’une tout en travaillant la texture vocale des autres.

Sept ans après la création d’Adishatz en 2010, Jonathan Capdevielle ressemble de moins en moins à un adolescent, mais les métamorphoses n’en sont que plus frappantes. Il entre sur scène l’air bien peu sûr de lui, la tête enfoncée dans un sweat-shirt à capuche, une cannette de pepsi dans une main, l’autre qui tripote les coutures du pantalon. Dans un zapping sonore de reprises de grands tubes des années 1990-2000, sa voix, haute et délicate, laisse percer la sensibilité qui habite la carapace de l’ado. Le dispositif est d’une grande simplicité : c’est juste un corps debout en avant-scène, qui se met à chanter a capella dans un micro, et quelques réverbérations ponctuelles qui viennent démultiplier la voix. Dans la salle, on rit. Du contraste entre l’allure du performeur et le glamour des chansons, des court-circuits provoqués par l’apparition des chansons paillardes. Mais on touche aussi de très près la solitude de l’adolescent devenu pop star le temps d’une chanson, habité par les souvenirs sonores les plus divers. Le corps un peu encombré par lui-même est transfiguré par ces chansons qui lui permettent de faire poindre d’autres identités, de lever peu à peu dans la lumière des mains aux ongles parfaitement manucurés et vernis.

Puis ce corps s’efface, quitte le premier plan, avalé par l’obscurité, dos au public, le visage à peine éclairé par la lampe d’une coiffeuse, reflété dans deux miroirs. Image et voix se séparent alors tout à fait. On voit un homme qui enfile une robe à paillettes, une perruque et se maquille, on entend une conversation téléphonique avec un père qui peine à établir un vrai dialogue, ponctuée de « ah c’est bien » et autres « et oui, voilà », ou encore une visite à l’hôpital à une femme en fin de vie, à la voix éraillée, qui s’étouffe en voulant goûter une sucette. Le corps est au présent, dans l’action de se travestir, et la voix ramène des présences du passé, en imitant des personnes réelles. Pourtant, elle ne tombe jamais dans la caricature, elle fait plutôt apparaitre des fantômes.

On passe d’un espace mental à un autre, la circulation se fait par glissement, et les images visuelles répondent aux images sonores qui se sont inscrites dans notre propre mémoire de spectateur. Il en est ainsi pour la chanson de Cabrel — entièrement interprétée à la fin du juke-box initial — qui résonne tout particulièrement avec la dernière scène, celle de la soirée au « Must », ancienne boîte de nuit du centre-ville de Tarbes : « Je les entends rire comme je râle / Je les vois danser comme je succombe / Je pensais pas qu’on puisse autant / S’amuser autour d’une tombe / Est-ce que ce monde est sérieux ? / Si, si hombre, hombre / Baila, baila ». On entend les échos de la fête, l’excitation provoquée par les bouteilles de Malibu, pendant qu’on voit le corps travesti de Jonathan qui danse au ralenti, qui vibre dans la lumière. Puis viennent les hoquets des vomissements, les échos de bagarre, et le corps affaibli qui se traîne au sol : le revers de la fête, la saleté, la violence fatale et gratuite. Des corps qui succombent et un public qui rit malgré tout, qui se reconnaît peut-être dans ces moments de décadence à la fois tragiques et dérisoires, dans cette folle envie de s’oublier dans la danse.

Ce qui fait la force du spectacle de Jonathan Capdevielle, c’est que dans cet adieu à un monde qui semble un peu vulgaire, pas tout le temps très raffiné, il n’y a jamais aucun mépris. On passe sans cesse de la moquerie à la sublimation. La fin de la pièce est une véritable épiphanie : un cercle de lumière entoure la jeune femme blonde qui se redresse progressivement en chantant une traduction française de Disturbia de Rihanna, dont le refrain est repris par un groupe de chanteurs pyrénéens vêtus de tee-shirts de rockers. Les voix profondes qui font trembler les Pyrénées se superposent aux épisodes de vomi dans les caniveaux et aux plans-cul minables, et on sent presque l’apparition de la chaîne de montagnes au petit matin derrière le visage illuminé d’un Jonathan-Madone…

Vu au Théâtre du Rond-Point dans le cadre du Festival d’Automne. Un spectacle de et avec Jonathan Capdevielle. Lumière : Patrick Riou. Collaboration artistique : Gisèle Vienne. Regard extérieur : Mark Tompkins. Photo © Alain Monot.


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