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Après coups Projet Un-Femme n°2, Séverine Chavrier

En 2015, la metteuse en scène Séverine Chavrier se lance dans un projet cartographique : dessiner les trajectoires de femmes artistes de différentes origines confrontées à la violence de l’histoire, dans une forme à la fois théâtrale, chorégraphique et musicale. Elle réunit alors sur scène une danseuse russe et une circassienne argentine pour un corps à corps avec leur propre histoire, qui apparait par bribes. Le deuxième mouvement de cette fresque, présenté pour la première fois au théâtre de la Bastille en février 2017, est une composition à trois voix, celles de la cambodgienne Voleak Ung, de la palestinienne Asthar Muallem et de la danoise Cathrine Lundsgaard Nielsen. Les trois récits se juxtaposent, se croisent et se répondent, la plupart du temps en français, parfois dans la langue maternelle des actrices. Ces fragments de récits deviennent ainsi matière musicale, au même titre que les nappes de musique électronique, les percussions, les notes de piano qui composent l’atmosphère sonore de la pièce.

Après coups… commence comme un étrange conte de fées : trois princesses sortent de leur cercueil pour se raconter des histoires et danser dans le noir. Leurs voix, d’abord en direct puis en off, semblent venir de très loin : elles passent par le filtre d’un micro qui, loin de les surexposer, nous les donne à entendre comme des confidences, des petits bouts de journaux intimes. Alors, depuis le seuil de cette mort fantasmée, on part sur les traces des souvenirs de ces trois jeunes filles, des obstacles rencontrés, mais aussi de leurs rêves et de leur envie de se battre. Un peu comme si des héroïnes de Sofia Coppola, dans leurs grands jupons et leurs chevelures qui se mélangent, avaient décidé d’enfiler des gants de boxe.

Sur un plateau presque nu, terrain vague où s’empilent des tas de pneus et où s’invitent les couleurs de quelques bouquets de fleurs puis d’une série de drapeaux, ce sont les corps des trois actrices qui sculptent l’espace, dans des images surgissant comme des flashs avant de retourner à l’obscurité. Toutes les trois ont une formation de circassiennes, mais ce n’est pas la virtuosité de leurs corps entrainés que Séverine Chavrier a choisi de mettre en avant. Et lorsqu’apparaît une acrobatie, c’est pour mieux montrer la chute qui suit, la fragilité d’un corps qui décide de jouer avec la gravité. On retrouve des qualités de mouvement très proches de la danse de Pina Bausch : des gestes quotidiens qui, à force d’être répétés, se déforment et submergent le corps par leur violence. Dans un moment particulièrement touchant, Voleak commence à rajuster sa robe pailletée et ses longs cheveux, comme un peu mal à l’aise de l’image qu’elle dégage, dans un rythme de plus en plus effréné qui la précipite au sol. Et les actrices ne sont pas seulement des silhouettes, mais aussi des visages sur les traits desquels on s’attarde. Ceux-ci apparaissent sur l’écran en fond de scène, filmés en direct par Asthar avec son portable, comme des selfies sensibles et mouvants, qui se promènent sur les reliefs, les ombres, les sourires, les moues adolescentes et les airs préoccupés.

Avec lucidité, les actrices parlent de ce qui les a fait quitter leur pays, de la pauvreté de paysans dépendants du bon vouloir du ciel, des territoires palestiniens occupés, mais jamais la pièce ne se complait dans une exposition pathétique de la souffrance et de la violence. Il y a beaucoup d’humour dans les récits et dans les images créées. On joue à la mitraillette avec des bottes en caoutchouc, on se lance dans une danse-haka en jupon blanc, ou encore dans un défilé de mode délirant qui vante la couverture de survie comme grande mode du XXIè siècle, utile en cas de voitures piégées comme pour les naufrages en Méditerranée. Lorsqu’elles exposent minutieusement les moments de drague obscène qu’elles ont pu vivre, les trois jeunes femmes accompagnent chaque phrase par des décharges électriques dans leurs corps désarticulés qui viennent donner des baffes à la bêtise. La dernière chose que l’on entend avant que le noir ne se fasse définitivement, ce sont leurs rires. L’insolence, c’est sans doute cela : continuer à rire alors qu’on cherche à nous étouffer.

Vu au CDN Orléans / Centre-Val de Loire. Conception Séverine Chavrier. Avec Ashtar Muallem Voleak Ung Cathrine Lundsgaard Nielsen. Son Jean-Louis Imbert. Lumières Laïs Foulc. Vidéo Emeric Adrian. Images Alexandre Ah-Kye. Costumes Nathalie Saulnier. Photo © Alain-Fonteray.

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Publié le 16/12/2017


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