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Marc Domage

Argument, Pascal Rambert

Argument est une pièce ovniesque. Ce néologisme est approprié tant l’univers dépeint ne s’inscrit pas naturellement dans les préoccupations actuelles du théâtre contemporain, ni dans le style de Clôture de l’amour ou Répétitions, les précédents succès de Pascal Rambert.

Il s’agit tout d’abord d’un couple (comme souvent chez Rambert) au cœur du XIXème siècle, de l’impossibilité de leur amour et de cet enfant (présent sur scène tel un fantôme intervenant de manière régulière à travers des cris, des rires, des interventions musicales) qui incarne la distance entre leurs vues respectives.

Elle (admirablement incarnée par Marie-Sophie Ferdane) est une héroïne romantique, elle lit, rêve, défend de grands idéaux socialistes et a une haute estime de ce que doit être le bonheur. Lui (Laurent Poitrenaux), petit homme réactionnaire défendant âprement la Restauration, manufacturier ayant acheté sa femme quelques années avant mais n’ayant jamais réussi à la posséder entièrement. Leurs rapports sont donc intrinsèquement faussés et il en devient fou, jalousant même les moments d’intimité de son épouse, s’immisçant dans ses fantasmes solitaires qu’il imagine exposés sur une toile de Jouy.

Il s’agit ensuite de la Commune, qui n’est que très peu explicitement abordée mais qui surgit par moments comme pour rappeler que ce qui se joue dans la sphère privée n’est qu’une vision grossissante de ce qui se joue dans la sphère publique.

Il s’agit aussi de la transmission parce qu’à travers cet enfant on entend la complexité de la généalogie : lui si frêle, si proche de sa mère qui en a fait un oiseau, si différent de son père qui l’imagine tenant un fusil pour défendre son pays. L’enfant comme réceptacle des espoirs et des échecs du couple.

Il s’agit enfin du pays, « la lande » comme il est appelé ici, de cette famille qui quitte Paris pour fuir les canons et retrouve sa maison de campagne à Javille (qui n’existe pas mais que l’on se représente tout à fait). L’importance donc de l’endroit où l’on vit par choix ou par dépit.

Cette histoire est racontée par eux dans une langue qui semble d’époque et c’est ce qui peut rebuter de prime abord. Puis on entre dans ce récit, dans la musicalité du propos et l’on se surprend à croire en cette époque, à oublier un temps le contemporain. Le texte alterne entre des moments incroyablement ciselés et d’autres beaucoup moins, qui peuvent parfois nous faire sortir de cet échange intense entre les deux protagonistes.

La scénographie de Daniel Jeanneteau est sobre et envoutante, elle nous piège avec les personnages dans cette obscurité saisissante. Tout est sombre, flou, brumeux, jusqu’à ce que la femme parle, s’exprime enfin, et il faut attendre qu’elle ressuscite pour se le permettre.

Car au bout du compte il y a la mort, rôdant autour d’eux dès le départ. Pas une mort spectaculaire, mais une mort banale pour l’époque. Et à travers elle, les personnages se racontent un peu plus.

Argument, en mélangeant les genres et les thèmes, ressemble à une tragédie bourgeoise, une sorte de réflexion métaphysique sans issue qui sied très bien au XIXème siècle. Le fait qu’elle soit écrite aujourd’hui n’a pas la même résonnance. Cela en fait donc une pièce particulière, à la lisière entre le réel et le fantastique, l’intime et le public, l’idéalisme et le matérialisme, le moderne et le contemporain.

Vu au Théâtre de Gennevilliers. Texte, mise en scène Pascal Rambert . Avec Marie-Sophie Ferdane, Laurent Poitrenaux, et en alternance, Anas Abidar et Nathan Aznar. Avec la voix de Denis Podalydès, sociétaire de la Comédie-Française. Scénographie Daniel Jeanneteau. Lumière Yves Godin. Musique Alexandre Meyer. Costumes Anaïs Romand. Maquillage et coiffure Laure Talazac. Assistant à la mise en scène Thomas Bouvet. Photo Marc Domage.

Jusqu’au 13 février au Théâtre de Gennevilliers
Du 29 au 30 mars à la Comédie de Caen

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Publié le 06/02/2016


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