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Philippe Lebruman

Biopigs, Sophie Perez & Xavier Boussiron / La Compagnie du Zerep

« Attendons la fin pour juger. » Que ce soit en littérature, au cinéma ou au théâtre, le plus dur reste de finir. Aussi la folle troupe du Zerep, emmenée par Sophie Perez et Xavier Boussiron, conjure-t-elle l’appréhension de ce moment terminal en multipliant les conclusions dans une grande revue qui n’en finit pas de finir. Manière de tourner en dérision avec un humour corrosif ce moment fatidique qui sanctionne aussi bien la réussite que l’échec de toute entreprise créatrice. Les deux metteurs en scène/scénographes peuvent compter sur un quatuor d’acteurs de haute voltige, Sophie Lenoir, Stéphane Roger, Marlène Saldana et Erge Yu, pour faire vivre ce vaste répertoire dans lequel les fins de spectacles s’enchaînent sous des applaudissements préenregistrés, alternant entre références à la culture populaire et au microcosme du spectacle vivant.

Le titre annonce la couleur. Biopigs, ce mot-valise confronte deux idées antinomiques, celle de la culture biologique la plus naturelle avec tout l’imaginaire de l’élevage industriel que l’on associe à nos amis les porcs. Dès lors, dans une perspective très nietzschéenne, il est question d’ambivalence entre le sauvage et le policé, entre le dionysiaque et l’apollinien. La petite troupe exhale une énergie féroce, dynamitant nombre de codes théâtraux dans un je-m’en-foutisme presque aristocrate. En témoigne cette entrée en matière où Sophie Lenoir et Stéphane Roger commentent la salle depuis les gradins, saluent leurs connaissances au fur et à mesure qu’ils descendent nonchalamment les marches, et procèdent aux dernières répétitions orales avant de monter sur scène. La performance des comédiens du Zerep se distingue par cette oscillation constante entre une distanciation réflexive ironique et un engagement corporel total et sincère.

Boussiron et Perez clament haut et fort leur amour de la série B, du mauvais goût outrancier, et ils excellent dans un théâtre de boulevard expérimental où le comique de situation qui passe par un fatras d’objets scéniques dégage une intense poésie absurde. Issus tous deux des arts plastiques, leur mise en scène se ressent de cette attention à l’objet. Ce sont souvent les artefacts disposés sur scène qui génèrent des situations où le logos se fait secondaire et accompagne les gestes sous la forme d’onomatopées ou d’exclamations primaires. Des ballons de yoga servent ainsi de prétexte à une scène presque irréelle dans laquelle les corps des comédiens tâtonnent et se délectent avec sensualité au contact moelleux de ces sphères multicolores et aériennes. Pur moment de symbiose ineffable entre l’homme et l’artefact caractéristique de l’« anti-théâtre » du Zerep.

Ces moments de pure exaltation, de jouissance au premier degré ne résument pourtant pas la posture de la troupe. L’arsenal de références qu’elle convoque est au contraire impressionnant. Chaque séquence de fin à laquelle on assiste est en fait une reprise. Des longues tirades de Clôture de l’amour de Pascal Rambert, aux biopics de Marylin Monroe, Peggy Gugenheim, Sammy Davis Junior ou encore Louis II de Bavière, le déferlement de références est incessant, intense, irrigant la totalité du spectacle, servant de matière première aux pulsions parodiques des acteurs.

Tout ce déchaînement pulsionnel se fait sous le regard vitreux du docteur Weberling, immense tas informe et blanchâtre qui occupe à lui seul la partie gauche du décors. Le monstre scénique qui n’a pas dû souvent voir la lumière du jour a des faux airs de Jabba le Hutt, la limace bandit de Star Wars. Comme lui le docteur ne bouge pas mais reste là à fixer ce qui l’entoure. Son rôle comme son statut restent volontairement ambigus. Il ne saurait se plier à aucune fonction précise, tout au contraire, il est l’incarnation de l’informe qui échappe parce qu’il n’en a cure au jeu des catégories. Rappelant par sa présence latente quelque chose du Schmürz de Boris Vian, il n’est toutefois pas une victime mais plutôt un objecteur de conscience, une sorte de surmoi paradoxalement crasseux de la troupe. Il est le précipité des penchants les plus acides des comédiens.

Véritable troll, grand négateur, rien n’échappe à sa bile critique. S’il se fait ventriloquer par Stéphane Roger ce n’est pas un hasard, c’est justement la voix du ventre, des entrailles, lieu de rumination et de digestion, foyer de ce qu’il y a de plus bassement matériel. Ses borborygmes sont comme l’exutoire de la troupe, l’accès par lequel l’acide gastrique toujours contenu dans la pièce inonde enfin le plateau. Mais, pour autant, le docteur ne se résume pas à ce rôle négatif. Les choses seraient trop simples. Il possède également une dimension positive, productrice, car s’il éructe un flot de glaires mazoutés, il transfigure aussi les corps. Comme dans la scène finale du spectacle, originale pour le coup, où la transformation d’un corps frêle digéré par Weberling en une masse dodue et charnelle a presque valeur de manifeste.

Avec Biopigs, repris au théâtre du Rond-Point après avoir été créé aux Amandiers en 2015, la compagnie de Sophie Perez continue son exploration d’un théâtre atypique, où la relation entre comédiens et objets est centrale et où le logos est relégué au second plan. La poésie absurde et grivoise des situations peut certes étonner et dérouter, elle n’en reste pas moins d’une grande intensité. Le jeu des reprises n’empêche pas la troupe de produire un spectacle débordant d’imagination et d’énergie dont on ressort étourdi mais conquis.

Vu au Théâtre du Rond-Point Paris. Conception et scénographie : Sophie Perez, Xavier Boussiron. Avec : Sophie Lenoir, Stéphane Roger, Marlène Saldana, Erge Yu. Texte : Sophie Perez, Xavier Boussiron, Arnaud Labelle-Rojoux. Musique : Xavier Boussiron. Costumes : Sophie Perez, Corine Petitpierre. Lumière : Fabrice Combier. Photo © Philippe Lebruman. 

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Publié le 14/04/2017


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