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lacerisaie

La Cerisaie, Christian Benedetti

Firs traine ses jambes usées et grommelle ses histoires dans sa langue de vieux servant. Firs, premier valet de la famille Andreev, domestique né des murs de la Cerisaie. Firs finira bien par mourir, comme le domaine par se vendre. « La vie a passé comme si je n’avais pas vécu ». Avec Firs et les cerisiers, c’est la Russie des maitres et des moujiks qui se meurt. « Cette Russie qui est notre Cerisaie ». Et le temps qui se froisse.

Quand on a autant voyagé un théâtre voué aux écritures contemporaines que Christian Benedetti, revenir à Tchekov ne peut être qu’une évidence. Car c’est bien d’un retour qu’il s’agit puisqu’il avait déjà monté La Mouette à sa sortie du Conservatoire de Paris avant de construire le Théâtre-Studio d’Alfortville, pépinière vivante d’une dramaturgie moderne. Retour en trombe, donc, alors que sa troupe poursuit cette lancée fascinante en montant, à leurs tours, Les Trois Sœurs et Oncle Vania.

Cette célébration se conduit sur la voie d’un théâtre nettoyé de tout artifice fuyant le drame véritable – s’il en est un – à l’instar du plateau, habillé en vaudeville comme le désirait Tchekov. Un banc, une armoire, de très bons comédiens et quelques accessoires font bien l’affaire quand l’essentiel se joue à l’intérieur. La Cerisaie est le personnage principal, les autres se meuvent en son sein pour subir les affres du temps. Alors que le verbe file et trépigne comme ses géniteurs dans l’attente d’une issue favorable à leurs déboires respectifs (vente de la propriété, demande en fiançailles, illusions projetées), la mise en voix nous offre des temps suspendus, instants de grâce et d’arsis où tout s’arrête – où tout commence. Lors de ces interruptions de traits délibérés, il nous est donné de contempler en focus l’émergence humble et strictement personnelle de ce qui ne se joue pas sous nos yeux, entre les paroles et les détails anachroniques des costumes et de la scénographie. A l’intérieur, derrière la langue, au fond du palais, où ce qui ne se dit pas – ou ce qui ne peut être dit – a son royaume. L’indicible et l’inexorable se révèlent ainsi dans cet hors-champs que le son prend parfois également et très justement en charge.

Rare, secret et bruyant, sans détours ni faux-semblant, le son indique une justesse de ton au traitement de la mise en scène qui s’intéresse autant à la musicalité des corps et des discours qu’à l’ouverture d’un véritable espace sonore. La spatialisation de ce son (dont le bon sens détonne dans un théâtre aujourd’hui trop souvent desservi par une pauvreté sonore) intègre ainsi le spectateur sur le terrain même des passions. Le public est éclairé, le quatrième mur derrière lui, invité à habiter cette Cerisaie qui contient tous les drames.

Bien sur, tous ces processus de temps et d’espace ne pouvaient se tenir sans un investissement total et assumé des comédiens et c’est heureux qu’on rencontre la belle équipe de Benedetti qui relève, magnifique, cet étrange défi. On assiste ici à un vrai moment de théâtre adroitement bancal, chaleureusement voué aux éclats de rires et d’effroi. Puis la Cerisaie se vend, les Andreev quittent le domaine à reculons et Firs s’allonge. Ne restent que les coups de haches sur nos illusions et les cerisiers, ainsi que la « servante », cette légère lumière qui garde traditionnellement les plateaux des théâtres la nuit.

Vu aux Nuits de Fourvière. Traduction d’André Markowicz et Françoise Morvan publié aux Editions Babel Actes Sud librement adaptée par Brigitte Barilley, Laurent Huon et Christian Benedetti. Mise en scène Christian Benedetti. Lumière Dominique Fortin. Avec Brigitte Barilley, Alix Riemer, Hélène Vivies, Philippe Crubézy, Christian Benedetti, Antoine Amblard, Laurent Huon, Lise Quet, Nicolas Buchoux, Hélène Stadnicki, Jean-Pierre Moulin, Christophe Carotenuto. Photo Roxane Kasperski. 

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Publié le 30/06/2015


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