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Marek Gardulski

Déjeuner chez Wittgenstein, Krystian Lupa

Entre le metteur en scène polonais Krystian Lupa et l’auteur autrichien Thomas Bernhard c’est une longue histoire, même si celle-ci a mal débuté. Bernhard ayant habilement empêché Lupa d’adapter ses textes de son vivant, ce ne fut qu’à sa mort en 1989 que Lupa pu finalement mettre en scène La plâtrière. S’en suivit une longue liste d’adaptations dont celle de Ritter, Dene, Voss en 1996 et 2005. Traduit en français par Déjeuner chez Wittgenstein, la pièce est aujourd’hui présentée dans le cadre du « Portrait Krystian Lupa » organisé par le Festival d’Automne à Paris, toujours avec le même casting. Lupa et Bernhard partagent un même attachement à leurs acteurs. Si Bernhard avait dédié son texte à trois acteurs parmi ses fidèles collaborateurs (les dénommés Ritter, Dene et Voss), Lupa, lui, a confié les rôles à Malgozata Hajewska-Krzysztofik, Agnieszka Mandat et Piotr Skiba. Ce trio compose une fratrie de la haute société autrichienne rongée par l’oisiveté, dont la rancœur rentrée fait craquer les hauts murs de leur demeure bourgeoise.

Les deux sœurs, Ritter et Dene, sont étouffées par le génie maladif de leur frère Ludwig, personnage librement inspiré du célèbre philosophe et logicien Ludwig Wittgenstein. Comme ce dernier, le frère réside dans un hôpital psychiatrique dont il a été expressément sorti par une de ses sœurs. Rapatrié dans la bâtisse familiale contre son gré, sa présence délétère ne manquera pas de raviver les plaies latentes. Rentières, les deux sœurs jouent les actrices en dilettante. Aucun projet concret ni assidu ne semble orienter leur existence. Elles se retrouvent bien plutôt à flotter, plus ou moins ivres, dans leur immense salle à manger qui sert de décors aux trois actes de la pièce. L’espace, avec son plafond haut et sa galerie de portraits, est fidèlement reproduit dans une grande boîte posée sur scène et dont le quatrième mur est encadré par des néons rouges dont l’intensité varie selon celle de la pièce.

Comme on l’a déjà dit, ce sont les trois mêmes acteurs qui incarnent depuis le début cette fratrie. Au fil des décennies, on voit donc le trio vieillir avec les représentations. Si à la création de la pièce les acteurs étaient dix ans trop jeunes pour leur rôle, et s’ils étaient, dix ans plus tard, à l’acmé de leur énergie, aujourd’hui qu’ils sont plus vieux le rythme ralentit avec eux. De l’aveu même du dramaturge polonais, c’est ce rythme plus lent qui convient le mieux à une mise en scène toute en longueur, dans laquelle le vide et le temps mort jouent un rôle important. Ainsi, la première partie de la pièce est-elle composée d’un dialogue distendu entre les sœurs rythmé par l’écoulement régulier d’une douche que le frère prend hors-champ. Les flottements et latences sont fréquents dans leur discussion anxieuse, tandis que la présence pesante de Ludwig s’annonce à travers l’écho sourd des gouttes.

Pour la seconde partie de la pièce, le rideau se lève alors que tout le monde est à table. Dene, la sœur aînée, est aux petits soins pour son frère malgré tout le mépris que ce dernier lui témoigne. Ritter, au contraire, se veut plus distante et ironise sur le comportement servile de sa grande sœur. Coincé entre les deux mais tout à fait indifférent à leurs traitements, le frère, dont on ignore s’il est vraiment philosophe ou s’il s’en donne juste l’étiquette, déjeune tout en ratiocinant. Le repas suit son cours agrémenté d’un humour noir fait de références intellectuelles plus ou moins implicites. L’ambiance devient de plus en plus étouffante à mesure que le frère chéri, objet de toutes les attentions, cesse de dissimuler son agacement. Les désirs et les répulsions se font jour progressivement en crevant le verni mondain qui les canalisait tant bien que mal. Bien loin des strates d’abstractions intellectuelles où se complaisent les frères et sœurs, se dessine alors un triangle incestueux nourrit de pulsions érotiques contrariées. Dene souffre d’un amour secret teinté d’admiration pour Ludwig, tandis que lui n’a d’yeux que pour Ritter, celle-ci se révélant finalement la plus indifférente des trois.

Prenant son temps, suivant un rythme de croisière ralenti et faussement nonchalant, la réunion de famille de ce Déjeuner chez Wittgenstein ne manque pourtant pas de dégénérer. Si le premier acte semble vraiment peiner à se mettre en place, la discussion entre les sœurs tirant en longueur, c’est précisément toute cette durée qui participe finalement de construire une tension sourde et pesante. L’atmosphère de la salle à manger bourgeoise s’asphyxie inexorablement jusqu’à devenir insupportable pour les personnages qui explosent avec brio. Force est de reconnaître que les deux décennies qui nous sépare de la création de la pièce ont considérablement nourries le jeu des acteurs qui livrent ici une prestation subtilement incarnée d’une justesse impressionnante. Si le parti pris radical de Lupa condamne ses mises en scène à mourir avec leurs interprètes, comme ce fut le cas avec La plâtrière, il leur confère en revanche une puissance rare à saluer.

Vu au Théâtre des Abesses dans le cadre du Festival d’Automne à Paris. Mise en scène et scénographie, Krystian Lupa. Texte, Thomas Bernhard, d’après une traduction de Jacek St. Buras. Avec Małgorzata Hajewska-Krzysztofik, Agnieszka Mandat et Piotr Skiba.Musique Jacek Ostaszewski. Photo © Marek Gardulski.

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Publié le 24/12/2016


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