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Pièce d’actualité n°9 : Désobéir, Julie Berès

Un bloc de quatre jeunes femmes traverse la scène, regard braqué sur le public et sourire en coin, avant de sortir de la salle, d’entrer à nouveau, puis c’est l’assaut : attaquer le mur du fond au couteau, pour faire apparaitre les huit lettres irrégulières du mot « DÉSOBÉIR ». Un acte effectué dans l’urgence, à plusieurs mains, comme une façon de marquer le territoire, de le signer pour se l’approprier. Des mains armées donc, des mains qui n’hésitent pas faire violence au plateau, à en arracher des pans, à lui envoyer des coups de poing, et des filles qui se demandent si elles ne devraient pas se mettre au krav-maga pour « bien porter leurs couilles ». Le corps de ces quatre filles est bel et bien au centre de Désobéir  : pas de scénographie complexe comme on a pu en voir dans d’autres pièces de Julie Berès, mais le plateau vide recouvert d’un tapis gris, une chaise, et parfois les visages en gros plan sur le mur du fond, frôlant le graffiti originel, filmés en direct avec des iPhones. Seules ou groupées, les actrices habitent tout l’espace de la scène, elles s’en emparent en dansant, en y faisant résonner leurs voix puissantes quand elles chantent ou se lancent dans de délirantes prédications.

De ce corps qui est la matière de la pièce, on se demande quoi faire : qu’en montrer ? Qu’en cacher ? Qu’en protéger ? Qu’est-ce qui fait sa force ? Le premier témoignage qui nous est confié est justement celui de Nour, qui a fait le choix de couvrir son corps pour se sentir plus forte. Elle porte un tchador qui efface complètement sa silhouette, ce sont ses mains et son visage, son grand sourire, qui concentrent toute son expressivité. Elle raconte sa révolte contre l’injustice, sa recherche d’idéal, de pureté. Puis c’est elle qui commence à soulever des bouts du tapis gris, à déshabiller le plateau, et là, d’autres corps et d’autres voix apparaissent, d’autres rapport à la révolte.

Les récits qui constituent Désobéir proviennent d’une « immersion documentaire » de Julie Berès et ses collaborateurs dans la ville d’Aubervilliers et ses environs. Dans le cadre du cycle Pièce d’Actualité porté par Marie-José Malis et le théâtre de La Commune, la question posée aux artistes est la suivante : que vous inspire la vie des gens d’Aubervilliers ? Julie Berès avait envie, depuis un certain temps, de questionner la radicalisation de jeunes femmes révoltées par l’injustice, en quête d’engagement et d’idéal, et séduites par le discours de Daech. Elle s’est donc saisie de la proposition de La Commune pour approfondir son enquête. Au cours de ses rencontres avec les femmes du 93, elle s’est trouvée face à des manières très différentes de vivre la révolte. Ces femmes, pour la plupart issues de l’immigration, lui ont parlé de racisme, de machisme, du poids d’une certaine conception de la religion, mais surtout de ce qui leur permettait de s’affirmer, de hausser la voix, de mettre leur corps en mouvement. Désobéir suit ce cheminement effectué par Julie Berès : faire le constat d’une jeunesse en mal d’engagement prête à embrasser les idéologies les plus dangereuses, oui, mais pour ensuite sentir la force de vie radicale qui habite ces femmes.

C’est donc un choeur que nous propose d’écouter cette Pièce d’actualité. Les quatre actrices, Hatice, Séphora, Charmine et Lou-Adriana, nous confient certes des anecdotes issues de leur propre histoire, mais la pièce refuse le schéma de la confession, où chaque individu viendrait témoigner en solo face public, explicitant le fait que c’est bien de lui qu’il s’agit, de sa « vraie vie ». Leurs prises de parole sont tissées d’autres récits, de témoignages recueillis dans la phase d’immersion documentaire, et parfois leurs voix se superposent pour porter un même discours qui devient musique, on ne sait plus très bien qui parle et ce n’est finalement pas très important. La pièce joue ainsi sur un décalage permanent par rapport aux attentes de vérité et de réalisme qui peuvent être celles d’un spectateur venu voir une Pièce d’actualité. Cet écart est redoublé par le travail sur certaines qualités de mouvement, qui crée des images oniriques ou burlesques. A plusieurs reprises, le corps se détache d’une état quotidien et adopte des formes qui provoquent un trouble dans notre perception. Lorsque Charmine raconte sa plongée salvatrice dans la danse, la lumière ténue et les micro-explosions de ses muscles agités par le popping donnent la sensation d’une image lointaine, qui tremblote et pourrait disparaitre à tout moment. Plus tard, quand le groupe discute du rapport à la sexualité, ou du poids du machisme, c’est un balancement appuyé des épaules ou du bassin qui secoue les corps : ceux-ci sont habités par autre chose que la conversation, ils possèdent une vibration propre.

Si Désobéir travaille une matière qui peut sembler déjà connue, souvent mobilisée ces derniers temps (on peut penser à la pièce F(l)ammes de Ahmed Madani, ou encore au film Bande de filles, de Céline Sciamma), la forme proposée nous place à un endroit de réception très spécial. Jouant à la lisière de la réalité et de la fiction, passant sans cesse de l’ultra-quotidien à la fantaisie et au rêve, cette Pièce d’actualité nous invite à percevoir le réel dans toute sa densité. Et nous rappelle que la révolte peut aussi être joyeuse. Vraiment joyeuse.

Vu au Théâtre de la Commune. Mise en scène Julie Berès ; Texte et dramaturgie Alice Zeniter et Kevin Keiss ; Chorégraphie Jessica Noita ; Scénographie Marc Lainé et Stephan Zimmerli ; Création sonore David Segalen ; Création lumière Laïs Foulc ; Création vidéo Christian Arcahmbeau ; Costumes Elisabeth Cerqueira. Avec Lou-Adriana Bouziouane, Charmine Fariborzi, Hatice Ozer et Séphora Pondi. Photo © Willy Vainqueur.

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Publié le 24/11/2017


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