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Takashi Okamoto

Egg, Hideki Noda

Un groupe de jeunes écolières japonaises en voyage déboulent au milieu de ruines, guidées au pas de course par leur maîtresse survoltée. Voilà l’entrée en matière tonitruante du nouveau spectacle de Hideki Noda, Egg, donnant le ton pour les deux heures de récit extrêmement denses à venir. Dans une pièce à la narration fleuve, aux multiples personnages et histoires imbriquées, l’auteur japonais déterre les sombres fantômes de son pays par le biais d’un sport absurde, l’Egg.

Egg est donc le nom d’un sport imaginaire en quête de reconnaissance officielle, dans lequel deux équipes s’affrontent en cassant des œufs, mais c’est aussi le titre d’un manuscrit posthume – et inventé – de Shuji Terayama, fameux auteur polymathe dont la mémoire hante Chaillot depuis son – authentique – passage en 1982. Après l’ouverture, ses feuillets tombent du plafond sur une minuscule table d’étude en contrebas, avec une légèreté et une précision toutes surnaturelles. À la retombée, quand une élève lui remet les pages, la maîtresse d’école entrevoit le potentiel et décide de proposer à son amant, metteur en scène, d’adapter la pièce inédite. C’est le début d’un double récit enchâssé, celui du metteur en scène contemporain décryptant le texte à voix haute, et de son adaptation.

Le texte de Terayama relate les affres de l’équipe nationale d’Egg pour se qualifier aux Jeux Olympiques de Tokyo, en 1964. Tsuburai est la vedette de l’effectif, pivot tactique, c’est de lui que l’on attend toujours la solution providentielle. Un destin doré s’annonce, tant sur le plan sportif qu’affectif – on prévoit notamment son mariage avec une chanteuse célèbre. Mais tout est remis en cause par l’arrivée fracassante de l’outsider Abe, jeune loup aux dents longues qui ne tarde pas à supplanter l’ancienne gloire. À travers les querelles intestines du vestiaire, on découvre progressivement l’Egg, discipline obscure aux multiples règles.

En parcourant le manuscrit, le metteur en scène éclaire la généalogie de cette pratique. Ceux qu’il avait d’abord pris pour de simples sportifs, à cause de leur uniforme blanc, se révèlent en fait être des infirmiers, et leurs gestes issus de chorégraphies médicales pour fabriquer des vaccins. Les frontières se brouillent entre les domaines sportifs et médicaux, le ton de la pièce vacille insensiblement vers une reconstitution historique délétère. Tandis que le metteur en scène adapte sa compréhension du manuscrit crypté, le prétexte sportif transparaît comme métaphore pour évoquer les âges sombres de l’histoire japonaise.

La pièce évolue et décrit un univers terrifiant où les infirmiers sont des colons amenés dans la province chinoise de Manchourie pour y soutenir un état dictatorial. Alors que le récit s’accélère encore, les généraux semblent lancés dans une atroce fuite en avant, gazant des groupes entiers d’individus dont les numéros sont un écho morbide aux maillots du début. La mise en scène n’en finit pas d’accélérer jusqu’à ce qu’une marée de spectres à moitié enfermés dans des boîtes déferle au ralenti, avant d’être aspirée par un énorme siphon au fond de la scène.

À l’image de cette conclusion, les effets de mise en scène que déploie Noda, jouant sur les dilatations temporelles, sont particulièrement frappants. Les nombreux acteurs entrent et sortent du récit par de brusques changements de rythme, comme autant de déphasages. La panoplie très réduite du décors participe également à la sobre efficacité de l’ensemble, que ce soient des boîtes amovibles, éléments centraux qui avalent et recrachent les personnages, ou bien des rideaux de plastique qui déchirent l’espace et emportent avec eux les protagonistes.

Toutefois, à l’image des méandres du sport imaginaire, la complexité du récit fait qu’il est parfois malaisé d’en suivre le fil. Le jeu d’acteur très énergique, le sous-titrage excentré et les références continues à l’histoire japonaise sont autant de difficultés à surmonter si l’on veut rentrer dans la pièce. Cela pose la question de la réception de ce genre d’œuvre, dense et lourdement située dans un contexte régional, à l’étranger. Comme réponse possible à ce problème, Chaillot propose une grosse plaquette en apéritif avec une somme d’éléments à connaître au préalable.

Quoi qu’il en soit, le résultat à la fin du spectacle reste sensiblement le même, on ressort comme après un copieux repas, à la fois bien nourri et légèrement étourdi par la déferlante de mets plus ou moins digestes.

Vu au Théâtre National de Chaillot. Texte et mise en scène d’Hideki Noda. Musique de Ringo Sheena. Avec Satoshi Tsumabuki, Eri Fukatsu, Toru Nakamura, Natsuko Akiyama, Koji Ohkura, Takashi Fujii, Hideki Noda, Kindai Kôhei et Isao Hashizume. Et la troupe Ruiko Akikusa, Shunya Itabashi, Chika Uchida, Takaya Oishi, Tomoko Onishi, Itsuki Kawaharada, Masanori Kikuzawa, Taketo Kubota, Ayaka Kondo, Babibube Sato, Yugen Sato, Naomi Shimotsukasa, Yuji Shirakura, Hiroki Takeuchi, Emmie Nagata, Kanako Nishida, Takuma Noguchi, Junko Fukai, Takashi Masuyama, Yuta Matoba. Voix française de Jacques Obadia. Décor d’Yukio Horio. Lumières d’Ikuo Ogawa. Costumes de Kodue Hibino. Effets sonores de Yukio Takatsu. Chorégraphie de Ikuyo Kuroda. Effets visuels de Shutaro Oku. Conception coiffure et maquillage d’Isao Tsuge. Photo de Takashi Okamoto.

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Publié le 04/03/2015


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