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Charlotte Corman

En Route-Kaddish, David Geselson

Cela commence par une image, le bureau rempli de livres qui occupe une petite partie de l’espace à jardin et l’homme assis derrière. Un bureau, des livres, des photos, comme autant de choses à quoi se raccrocher, autant de petites vérités parsemées, éclatées qu’il faut utiliser ou enterrer. Puis David Geselson s’approche, et s’enquiert de notre bonne installation et du confort de la salle, « Si vous ne m’entendez pas bien dites le moi » lance-t-il. Ces quelques échanges entament le conte que l’auteur-metteur en scène va nous délivrer et dans lequel il est question de son grand-père, Yehouda, qui décide de quitter son village lituanien dans les années 20 afin de s’installer en Palestine et d’y vivre dans l’un des premiers kibboutz. À travers des photos et autres souvenirs, il dessine le portrait en creux de l’homme disparu en 2009. Cette captivante évocation du grand-père se prolonge par une incarnation cette fois, proposée par le second metteur en scène et acteur de cette pièce, Elios Noël. Le dialogue entre les deux hommes peut commencer.

Alternant entre confrontations imaginaires et récits de certains épisodes de la vie de Yehouda, David Geselson propose une réflexion très fine sur le conflit isréalo-palestinien en mettant en scène ses propres démons, ses doutes, sa culpabilité et plus généralement le poids de l’héritage. La mélancolie ici est joyeuse et les souvenirs toujours teintés (lorsque cela reste possible) d’une rare douceur. À mesure que les histoires se racontent, le plateau se déploie, laissant apparaître un décor ingénieux fait de panneaux blancs pouvant servir d’écrans ou de murs au gré des situations. La terre est également un élément fort de la scénographie, la terre qui recouvre les corps et celle qui accueille ou rejette les hommes.

Beaucoup de questions se bousculent dans ce spectacle dans lequel on sent rapidement qu’il n’y a pas de place pour le manichéisme et les avis de comptoirs trop tranchés. Ici, on ne donne pas de réponses mais on interroge en profondeur les racines du présent, on tente de les déterrer et de trouver les liens, les raisons profondes qui conduisent les hommes à partir d’un endroit et à rester dans un autre. Le propos est bien plus universel qu’il n’y paraît puisqu’il touche à la question de l’exil, qui ne saurait se réduire au déplacement d’un territoire à un autre mais qui comprend aussi le chemin que l’on fait de soi à soi d’un bout à l’autre de sa vie.

L’alternance du conte et de l’incarnation permet au spectateur de changer d’échelle pour mieux appréhender les sujets dans leur vie intime et dans la grande Histoire. Car c’est de cela dont il s’agit, la mise en relation de deux existences individuelles reliées par l’héritage familial et historique et leur possible cohabitation dans un présent embrumé. Si David Geselson convoque le fantôme de son grand-père, c’est précisément pour éclairer son présent à la lumière de l’histoire et des histoires de cet homme au cœur d’un vingtième siècle chaotique. Choisir le récit intime permet d’éviter le didactisme sans pour autant tomber dans le sentimentalisme forcé.

On peut ainsi entendre dans ces récits la force du vivant, le désir, donc tout un panel de sentiments simplement humains qui ajoute une valeur importante aux événements. La pulsion de vie réside également dans la volonté de rassembler des éléments, de leur donner du sens, de reconstruire une histoire familiale faite de mythes et de secrets. Il s’agit bien là d’enquêter, de combler les vides, d’imaginer ce qui a pu être, de le représenter pour lui donner une existence concrète.

La confrontation entre les deux hommes souligne avec force ce besoin de dire et d’entendre toutes les vérités qui rendent le conflit israélo-palestinien si complexe. Tout ce que l’on croit savoir et qui n’est pas, tout ce qui n’a pas été raconté et ne le sera plus. Il n’y a donc pas de vérité dans cette pièce comme il n’y en a pas dans l’histoire, juste un puissant récit autobiographique et généalogique, comme une sorte de psychanalyse théâtrale dans laquelle chacun peut puiser.

Vu au Nouveau Théâtre de Montreuil. Texte, mise en scène et interprétation. David Geselson. Collaboration à la mise en scène et interprétation Elios Noël. Collaboration à la mise en scène et regard extérieur Jean-Pierre Baro. Scénographie Lisa Navarro. Lumières Jérémie Papin. Vidéo Jérémie Scheidler. Son Loïc Le Roux. Photo de Charlotte Corman.

Jusqu’au 3 avril 2016 au au Nouveau Théâtre de Montreuil.

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Publié le 20/03/2016


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