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Endgame, Tania Bruguera

Le poids mort d’un pouvoir coercitif et autoritaire, Tania Bruguera connaît. Voilà plus d’un quart de siècle que l’artiste milite contre la bureaucratie militaire cubaine. Dans cette lutte sans cesse renouvelée, elle n’en finit pas de tisser des liens entre art et activisme, en même temps qu’elle défend une conception alternative, proprement latino-américaine, du performance art d’inspiration nord-américaine. Dans son « arte de conducta » (art comportemental) l’exploration du corps individuel laisse place à l’expérience du corps social et collectif, à travers l’implication corporelle du public. Après avoir exploré une grande variété de formes aux temporalités disparates, l’artiste décide de s’affronter au cadre plus conventionnel du théâtre et a fortiori au monument Samuel Beckett. Pour l’occasion, elle propose une interprétation très personnelle de la seconde pièce jouée du dramaturge anglais, Fin de partie, dont elle a découvert le texte en 1998 et qui l’accompagne dans sa création depuis (en témoigne sa série d’installations intitulées Endgame).

Comme souvent chez Beckett, l’intrigue de Fin de partie se déconstruit pour laisser place à l’exploration systématique et répétitive d’un postulat de départ. Il s’agit ici d’une situation de domination tardive dont l’origine est perdue dans l’habitude et avec elle sa raison profonde. Ne reste plus que le réflexe conditionné de la soumission et l’affirmation absurde de l’autorité. Les deux protagonistes de cette ronde sans fin sont Hamm et Clov. Hamm, le seigneur de ce petit microcosme autotélique, est un seigneur alité, dépendant pour tous ses besoins de son serviteur pas si dévoué, Clov. Le texte de Beckett déroule avec précision et humour les ressorts intimes qui construisent et alimentent une telle relation de domination. Dans cet univers crépusculaire, qui pue la fin de règne à plein de nez, la fin justement semble à la fois inéluctable et impossible, déjà passée. Fin de partie est un objet paradoxal, un texte qui fait dériver le genre classique de la tragédie vers une forme cyclique où la stase de la domination semble pouvoir se répéter indéfiniment. Et si le texte est toujours d’une concision et d’une justesse jubilatoires, l’interprétation du texte par les acteurs du soir ne réserve quant à elle aucune surprise, fidèle à la lettre sans être passionnante dans la forme. Tout le contraire de la proposition scénographique radicale.

La question de l’autorité se retrouve posée dans la manière dont Bruguera s’empare de l’œuvre de Beckett. Connu pour la rigueur de ses didascalies, Bruguera s’octroie pourtant une grande liberté avec les consignes du maître. Lorsque l’on débarque dans les ateliers des Amandiers la totalité de l’espace est rempli par une énorme structure d’échafaudages qu’on est invités à gravir. Aux trois étages de l’énorme installation une série de fentes dans un épais tissu laisse entrevoir ce qui est enclos dans cet imposant entrelacs de métal. En glissant sa tête par l’ouverture chacun découvre en contrebas une salle circulaire, vide ou presque, au-dessus de laquelle rayonnent les têtes coupées des spectateurs. Sous l’éclairage intense et omnidirectionnel tout est blanc, clinique. L’approche aseptisé de l’environnement tranche avec les mises en scène précédentes dont l’univers se voulait délabré, sale et plutôt apocalyptique. Ici rien de tout ça, l’atmosphère de fin du monde du texte ressemble plus à celle, asphyxiante, d’un hospice où la vie est maintenue alitée, faiblement, sous assistance respiratoire. L’espace concentrique, claustrophobique et immaculé constitue la grande prouesse de cette version de Endgame. L’artiste cubaine parvient avec son dispositif à transfigurer la réception du texte. Les spectateurs sont contraints dans une position inconfortable, debout, coincés dans ces petites fentes qui rappellent les incisions de Lucio Fontana. Dans cette posture le corps devient lourd et s’engourdit au fil du spectacle, faisant écho aux corps handicapés des personnages.

Tania Bruguera livre avec Endgame une relecture originale et personnelle du classique de Samuel Beckett. Si on retrouve dans le motif de l’arène concentrique, où le public se donne à voir à lui-même, un relaps de son obsession à faire participer les spectateurs, son engagement activiste est diffracté, rendu à la fois plus abstrait et plus polyvalent, par le texte ouvert du dramaturge. Rechignant d’ordinaire à adopter la posture de l’artiste comme auteur, lui préférant celle d’« initiatrice » d’une expérience commune, la militante cubaine a peut-être trouvé dans la mise en scène un nouveau format à explorer. Moins direct et concret mais peut-être plus ouvert et résistant.

Vu à Nanterre Amandiers, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris. Mise en scène, Tania Bruguera. Texte, Samuel Beckett. Architectes, Dotan Gertler Studio. Avec, Brian Mendes, Jess Barbagallo et, en alternance, Miora Dumay, Margaux Guillou, Saralei Klaine, Joseph le Disez, Flavia Lesur, Anton Morisset. Voix, Brian Mendes, Jess Barbagallo. Lumière, Rui Monteiro. Son, Rui Lima, Sergio Martins. Photo © Ricardo Castelo.

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Publié le 01/10/2017


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