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18.03/71

FASSBINDER / AUBERVILLIERS, Maxime Kurvers

De façon inattendue aux Inaccoutumés, Fassbinder/Aubervilliers de Maxime Kurvers (artiste associé à la fois à la ménagerie de verre et au théâtre de la Commune d’Aubervilliers) se présente sous la forme d’un long métrage documentaire, introduit par la voix de Marie-Thérèse Allier. Quelle est la quête de cette petite troupe rassemblée par Kurvers où chacun peut faire le travail des autres, structurée par l’échange constant des rôles, qui à la camera, qui derrière, qui devant, qui au micro etc. ? Durant une heure de film, ils vont, de bus en bus, interroger des résidents de la commune sur leur foi dans le futur, leur vision de la citoyenneté et de la patrie, s’ils pensent à la mort, souvent, sur la place du théâtre dans leur vie, puis jouer entre eux dans ces bus de courts extraits de pièce du « répertoire » théâtral. C’est la vision d’un Fassbinder un peu potache, où les membres de la troupe sont parfois grimés en Fassbinder lui-même (dont on connait bien la panoplie, cheveux en broussaille, moustache fournie, lunettes de soleil d’aviateur) et tentent de jouer sur l’humour et la dérision dans cette quête un peu forcée de réponses de la part des habitants eux-mêmes.

Pour qui n’est pas complètement familier de l’œuvre multiple du cinéaste-metteur-en-scène-et-bien-d’autres-choses allemand, la référence sonne un peu forcée. Si elle a certainement pour Maxime Kurvers un sens bien précis, devant ce qu’il faut bien appeler la relative pauvreté des questions et des réponses de ce qui constitue la plus grande partie du film, non pas un micro-trottoir mais un « micro-bus », son évidence ne saute pas aux yeux. Ou alors comme figure tutélaire bienveillante dans laquelle on essaie d’emboîter le pas, au risque que face à un astre comme Fassbinder, toute comparaison risque d’apparaître pâlotte et que « l’amour de la pauvreté, porté dans un double médium : filmique et scénique » de Fassbinder ne porte justement en elle-même l’échec de toute tentative de s’y mesurer. Ce qui ressort de ces dialogues, de ces jeux de questions-réponses qui n’aboutissent parfois qu’à des voies sans issue c’est un résultat qui a presque l’air d’être contre-productif. Le caractère un peu grand guignolesque de la troupe, la combinaison des costumes, caméras et banderoles doit certainement être pour quelque chose à cette pauvreté de contenu même, par l’intimidation provoquée chez les personnes interrogées, la généralité des questions et la qualité tapageuse en soi du dispositif dans son entier.

La tentative n’est pas sans rappeler néanmoins, dans une réelle moindre mesure, la pratique artistique débutée par Thomas Hirschhorn voici plus de vingt ans, à Aubervilliers et ailleurs, mais surtout à Aubervilliers. Dans Fifty-Fifty à Belleville par exemple, œuvre vidéo de 1992, il est filmé distribuant à la chaine à la sortie du métro des collages réalisés sur des feuilles de papier, collages qui n’occupent que la moitié de l’espace de la page, l’autre partie pouvant être complétée par leur nouveau propriétaire. Distribution aléatoire, c’est-à-dire potentiellement à tous, gratuité du don sans contrepartie, irruption inopinée de l’art dans le plus quotidien des train-train, les transports en commun, malgré leurs nombreuses différences, les deux entreprises se ressemblent.

Qu’est-il finalement possible de dire d’un essai aux très belles intentions mais un peu boiteux dans sa réalisation ? Peut-être qu’il essaie d’imaginer la magnifique idée d’un théâtre portatif, d’un « théâtre sans théâtre » comme énoncé par Alain Badiou qui soit autre chose qu’un geste d’exportation du théâtre du centre à la périphérie mais bien plutôt un geste d’infiltration. Ces quelques petits moments où des mises en scène de Georgio Strehler, Bob Wilson, Peter Brook et Tadeusz Kantor sont réinventées dans l’espace étroit du bus redonnent un très léger souffle à la sempiternelle mission impossible d’un théâtre pour tous, surtout dans le plaisir visible pris à jouer et à voir joué, n’importe où et dans n’importe quelle condition, devant n’importe quel public, des pièces classiques du répertoire théâtral. Et rappeler que ce simple geste est déjà beaucoup.

Vu à la ménagerie de verre dans le cadre du festival Les Inaccoutumés 2016. Conception et réalisation Maxime Kurvers. Avec Marie-Thérèse Allier, Daphné Biiga Nwanak, Maxime Chazalet, Eddy D’Aranjo, Rodrigo Diaz, Julien Geffroy, Erwan Guignard, Raphaëlle Grelin, Hugo Eymard, Maxime Kurvers, Manon Lauriol, Thomas Laigle, Aurélie Martin, Louise Narat-Linol, Victor Ponomarev, Frédéric Sacard, Claire Rappin, David Rit, Laura Verveur, Charles Zévaco. Photo © 18.03/71.

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Publié le 15/11/2016


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