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Gulliver, Karim Bel Kacem

Sur l’île de Lilliput, la guerre fait rage entre les gros-boutistes, qui préconisent de casser les œufs à la coque par leur coté proéminent, et les petits-boutistes. Karim Bel Kacem, Adrien Kuenzy et leur équipe n’ont quant à eux pas eu peur de s’attaquer au roman de Jonathan Swift par le gros bout en réalisant une adaptation adaptée à un système scénographique dangereusement ambitieux mais admirablement conquis.

Gulliver fait partie, avec Blasted de Sarah Kane et Mesure pour Mesure de William Shakespeare, des Pièces de chambre, série de spectacles articulée autour d’une équipe aux talents multiples et d’une installation scénographique baptisée Thaumatrope – une structure massive qui accueille les spectateurs à sa périphérie, permettant à l’aide de casques audio et de fenêtres sans tain d’assister secrètement à sa vie intérieure.

Non-content d’avoir conçu ce dispositif scénographique, l’équipe du Thaumatrope inaugure avec Gulliver une machinerie totalement inattendue permettant d’opérer un changement de plateau par la verticale. Ce système découvre une strate scénique qui vient s’apposer miraculeusement au niveau de notre regard, nous offrant quasiment la même vision que les Lilliputiens. On voyage ainsi entre ces deux espaces scéniques ; l’un pour le foyer de Gulliver – où l’on assiste à son retour et à la description de son aventure rocambolesque – l’autre pour l’île de Lilliput, dans un système de narration elliptique. Au fur et à mesure du récit de Lemuel Gulliver à ses proches, dubitatifs quant à la véracité de son aventure, on est transporté sur l’île de Lilliput où l’on retrouve ingénieusement ce même Lemuel, « Homme-Montagne » en prise avec les lilliputiens, leur impératrice et leurs coutumes loufoques.

Au delà de la magie du dispositif, le spectacle existe par la mise en scène et le jeu des comédiens maniés avec brio et précision au service des exigences du conte de Jonathan Swift et de l’espace scénographique. Avec cette partition et cet état scénique où la posture intrusive du spectateur fait figure d’un œil-objectif à la Dziga Vertov, les effets chers au cinéma ainsi que ses médias sont de mise. Une grande place a ainsi été laissée à la conception sonore d’Orane Duclos qui confirme avec justesse et intelligence l’importance et le pouvoir du son au sein de l’écriture dramaturgique. Dans un théâtre qui peine souvent à offrir un vrai rôle au sonore, ces tentatives de lui retrouver une juste valeur sont d’autant plus précieuses qu’elles sont réussies. C’est donc un vrai plaisir de se retrouver plongés dans ce phénomène sonore et visuelle – où la scénographie, les costumes, les accessoires et la lumière se défendent tout aussi bien.

Dans une telle configuration, avec une si petite équipe, la bonne gestion de la question technique relève d’une véritable prouesse, et l’équipe du Thaumatrope, pourrait presque y prétendre s’ils ne se frottaient parfois à quelques légères maladresses. Du reste, le pari de mêler écriture théâtrale et vocabulaire cinématographique dans un rapport dissocié du son et de l’image est astucieusement atteint. Cette fois-ci, assurément, les gros-boutistes ont gagné.

Vu au Théâtre Les Ateliers à Lyon. Mise en scène Karim Bel Kacem. Scénographie Hélène Jourdan. Collaboratrice artistique Maud Blandel. Co réalisation Adrien Kuenzy. Création sonore Orane Duclos. Création lumière Diane Guérin. Avec Julien Alembik, Flore Babled, Bénédicte Choisnet, Pierre Moure. Photo © Think Tank Theatre.

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Publié le 15/05/2015


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