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marcelolipiani

Julia, Christiane Jatahy

La dramaturge et cinéaste brésilienne Christiane Jatahy propose avec la pièce Julia, qu’elle présente au 104, une relecture de Mademoiselle Julie, œuvre de August Strinberg plus que centenaire sur les rapports de classes dans la société brésilienne. Elle adapte le texte original dans une mise en scène à la croisée de la pièce de théâtre et de la telenovela.

Julia est une jeune fille de l’aristocratie brésilienne blanche qui s’enamoure de Jelson, le valet noir de son père. Dès l’entame, l’écran, qui ouvre et clôt la représentation, pose le décor en cinémascope. Tandis que Julia, enfant, s’ébat devant la caméra de son père, Jelson est vertement chassé du cadre ; les deux amants gravitent dans des univers antinomiques.

La pièce se découpe entre des séquences enregistrées qui présentent le contexte général de l’action dans des décors naturels, et des parties jouées pendant lesquelles les acteurs partagent la scène avec un caméraman. Prenant une part active dans la construction narrative, il sert d’interface entre les planches et l’écran. Par un subtil jeu de montage et de renvois dans les décors, le passage entre les deux espaces est fluide et naturel. Les séquences filmées donnent à l’histoire une nouvelle ampleur, comme la retransmission sur grand écran dévoile l’intensité du jeu des acteurs.

Une paire d’écrans amovibles barre la scène. Ils présentent l’espace extérieur qui se déploie autour du cadre resserré de l’action. Par leur entremise, le hors-champ social hiérarchisé infuse dans l’intimité du huit-clos. Les séquences enregistrées qu’ils présentent, dans leur fixité, ne laissent aucune chance à l’initiative personnelle, et les acteurs respirent seulement lorsqu’ils brisent l’écran, à l’abri sur scène. Pourtant leur intimité ne se développe pas dans une autonomie idéale ; Les classes entre en lutte dans les corps, et même la proximité charnelle totale ne peut avoir raison de la séparation trop bien inscrite dans l’habitus.

La mise en scène brouille toutes les frontières, entre l’écran et la scène, entre le social et l’individuel, entre la représentation et l’imprévu. Les états d’âme que les acteurs adressent au public en français, la présence insistante du cadreur et de la régie, un selfie avec le caméraman que Julia poste sur Facebook, produisent un ensemble incertain dans lequel l’événement vraiment imprévu ne dénote pas. Quand la caméra tombe en panne, l’anxiété qui envahit le plateau se distingue à peine de l’atmosphère générale. L’imprévisibilité atteint son paroxysme dans les caprices de Julia. Après l’écran, c’est l’espace de la représentation lui-même qu’elle fait éclater dans un accès d’angoisse. Refusant de jouer le jeu du texte, elle fuit par les coulisses, et la caméra qui la suit surprend le regard médusé de la guichetière.

Le cadreur ne reste pas étranger à l’action. Il découpe les séquences au gré de ses interjections, coupant l’action à sa guise, allant jusqu’à ordonner à Jelson de répéter un geste pour le filmer sous un meilleur angle. Puis, de dominant, il devient dominé. Julia lui intime d’abandonner sa caméra et Jelson le force à assumer un rôle contre son gré. La transparence du dispositif technique ne tient plus dès lors qu’il est lui-même intégré dans la logique de la pièce. Rien n’échappe à la spirale de pouvoir qui déferle sur scène.

Dommage, néanmoins, que la fin joue sur un ressort participatif superficiel. La polarité qui organise la pièce, entre séquences enregistrées et jouées, se transforme en conflit ouvert quand l’écran impose son dernier mot alors que Julia avait promis une fin ouverte aux spectateurs.

Vu au Centquatre à Paris. Mise en scène et réalisation du film : Christiane Jatahy, adaptation : Christiane Jatahy, d’après Mademoiselle Julie (1888), d’August Strindberg. Avec : Julia Bernat, Rodrigo dos Santos et Tatiana Tiburcio (en vidéo). Création des décors : Marcelo Lipiani et Christiane Jatahy, photographie : David Pacheco. Caméra live : Paulo Camacho, création lumière : Sergio Moreira, son : Pedro Montano, musique : Rodrigo Marçal, costumes : Angèle Fróes. Photo de Marcelo Lipiani.

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Publié le 07/11/2014


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