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Photo © Juan Antonio Monsalve

Labio de liebre, Fabio Rubiano Orjuela

Dans le cadre conjoint de la 10e édition du Next Festival et de l’Année de la Colombie en France, le Théâtre du Nord présente Labio de liebre (Bec de lièvre), une création du Teatro Petra. Cette compagnie colombienne a déjà été récompensée à de multiples reprises, tant au niveau national qu’à l’étranger. Avec Marcela Valencia, Fabio Rubiano Orjuela en est le fondateur mais il est aussi, dans le cadre de cette production, l’auteur du texte, le metteur en scène et l’un des comédiens.

Le rideau se lève sur l’unique décor de la pièce : l’intérieur d’une petite maison trône au centre du plateau. Elle tient plus de la cabane que de la demeure : un lit, une cuisine et son énorme réfrigérateur, un salon composé d’un canapé devant lequel trône une télévision. Une grande fenêtre ouvre sur l’extérieur. Il neige bien qu’aucun flocon n’apparaisse en dehors de ce cadre. Ce cabanon s’ouvre en effet sur un horizon rose et bleu. Divers éléments, discrets mais visibles, dénoncent le réalisme du décor : perspective faussée, disproportion des meubles, couleurs. Une première apparition à la fenêtre semble venir confirmer cette impression : un homme à tête de lièvre passe à la fenêtre et salue son occupant. C’est la première apparition animalière d’un bestiaire qui ne va cesser de se multiplier jusqu’à la fin de la pièce.

Le spectateur ne saisit pas d’emblée le statut des personnages et, surtout, leurs relations. Tout comme le décor, certaines actions, certains gestes de la part de ceux qui s’invitent dans la résidence du personnage principal démentent le registre réaliste. Ainsi, chacun des personnages qui pénètre chez Salvo Castello, l’occupant de la maison, amène toujours avec lui, dans son chapeau, dans son manteau ou sous la robe, une grosse poignée de feuilles mortes. Les uns et les autres sont aussi ponctuellement sujets à des mouvements qui ressemblent à des tics et qui suscitent de leur part de petits cris.

Le décor assure la même fonction de déstabilisation de la réalité : éléments de végétation tropicale descendant des cintres, brusques modifications de la lumière. Sans quitter le présent, la scène semble avoir brusquement et brièvement basculé dans un ailleurs temporel ou spatial.

La nature de ce qui se joue sur scène et également la nature du texte se révèlent progressivement au spectateur. Construit comme un puzzle, le sens global de la pièce se découvre partiellement, ou plutôt, comme un travail de mémoire, la narration de l’évènement qui noue les protagonistes entre eux resurgit lentement, par éclairs. On comprend que Salvo Castello, ancien membre d’un escadron de la mort coupable d’un massacre de masse, est assigné à résidence et que les fantômes d’une famille qu’il a tuée vont lentement mais sûrement le harceler jusqu’à ce qu’il les libère de l’oubli par la profération de leurs noms et de leurs lieus de sépulture.

Le travail d’écriture et le jeu scénique se révèlent particulièrement subtils car ils oscillent constamment entre le pathétique (le récit des derniers instants de la famille par la mère) et l’humour (par exemple une poule interviewée faisant elle-même le récit de sa décapitation). De plus, le texte évite l’écueil d’une dichotomie simplificatrice entre d’un côté le bourreau, incarnation du mal absolu et parangon de cynisme et de l’autre les pauvres paysans, rustres mais bons. La force du texte, bien servie par la mise en scène, réside dans la complexité des relations que les protagonistes entretiennent.

Labio de liebrei, est un texte engagé dont le message doit résonner de façon bien plus forte et vive en Colombie et dans tous les pays d’Amérique latine ayant eu à souffrir des exactions des escadrons de la mort, mais son message, par sa position humaniste, demeure universel. D’autant plus que l’œuvre ne se contente pas de dénoncer le mal commis mais appel à la paix civile par un travail de mémoire. Par cette production, le Teatro Petra soutient l’idée de l’art comme un moyen de résilience nationale.

Vu au Théâtre du Nord, dans le cadre de NEXT Arts Festival. Texte et mise en scène Fabio Rubiano Orjuela. Avec Ana María Cuéllar, Liliana Escobar, Fabio Rubiano, Jacques Toukhmanian, Biassini Segura, Marcela Valencia. Musique Camilo Sanabria. Lumière Adelio Leiva et Leonardo Murcia. Scénographie Henry Alarcón. Photo © Juan Antonio Monsalve.

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Publié le 18/11/2017


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