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Pierre Volot

Le bruit court que nous ne sommes plus en direct, Collectif l’Avantage du doute

Comment peut-on, au théâtre, dénoncer l’omniprésence des médias sans tomber dans l’attendu, le convenu? C’est en prenant ces questions à bras le corps que le collectif l’Avantage du doute nous plonge avec lui dans un questionnement étonnant et pas si consensuel qu’il n’en a l’air.

Ici, pas de quatrième mur, les cinq comédiens nous observent, nous parlent, nous faisant immédiatement sentir cette « petite communauté politique » qu’ils ont envie de former. Car pour eux, le théâtre est un élément de démocratie, un espace où celle-ci se pense et s’observe. Après avoir pensé l’héritage de la révolution de 1968 avec leur premier spectacle Tout ce qui nous reste de la révolution, c’est Simon et avoir dans un deuxième temps envisagé notre rapport au travail dans La légende de Bornéo, les cinq comédiens conservent leur patte dans cette troisième pièce : gardant leur véritable identité, ils se baladent sur le plateau en quête de réponses existentielles en incorporant le fantasque, l’humour potache et de véritable références philosophiques (dont le fameux « simulacre » de Jean Baudrillard) et cinématographiques (Godard, Lumet…)

Ainsi, cette réflexion initiale sur les médias se déroule autour d’une fable largement inspirée du chef d’oeuvre du réalisateur américain Sidney Lumet : Network (1976), un film dans lequel on assiste aux origines de la manipulation de l’information, dans un contexte de développement du libéralisme à tous les niveaux de la société. Les comédiens / auteurs font le choix de la mise en abîme en créant une chaîne de télévision : « Ethique TV » grâce à laquelle ils tentent de réhabiliter les vertus de la lenteur, de la maladresse, du tâtonnement et de l’honnêteté (en montrant « patte noire » par exemple pour lutter contre la capacité de la télévision à ne garder que le faussement maîtrisé chez les invités qui se bousculent sur ses plateaux). À travers cette proposition, le collectif parvient à nous proposer véritable réflexion sur le sens de l’image, et par extension, du spectacle.

Quand survient le personnage de Gloria dans cet univers bigarré et improductif, le cheminement intellectuel est mis à l’épreuve : surgit l’idée du « dilemme » au sens le plus métaphysique du terme. Comment réussir sans se compromettre ? Est-il possible de manipuler l’image sans manipuler le spectateur ? Et surtout : faut-il immanquablement intégrer les codes du marketing d’aujourd’hui pour faire passer un message, aussi éloigné soit-il du capitalisme ?

Alternant entre moments universels et historiques et récits intimes, le tout à travers une suite de propositions scéniques simples mais efficaces, le collectif nous promène dans un labyrinthe duquel il n’est pas si simple de s’échapper.  On s’aperçoit bien vite que derrière l’apparente simplicité du message se cachent d’autres vérités qui nécessitent de regarder au bon endroit, pas dans le reflet sans cesse reproduit du miroir, pas seulement des les ombres dessinées, mais bien ailleurs, à l’endroit où l’on ne s’aventure que rarement.

En pensant les médias, le collectif l’Avantage du doute pense plus largement notre rapport aux images et au spectacle et nous invite aussi à cette réflexion : qu’attend-on d’une pièce de théâtre ? Que vient-on chercher sur un plateau ? Bien qu’on puisse regretter quelques longueurs et moments prévisibles ou à la limite de la caricature, on entre avec empathie dans cet univers. C’est ce qui rend ce spectacle intriguant et très fin : il s’agit d’une pensée toujours en mouvement rendue brute sur un plateau par des comédiens généreux, comme une absence de cynisme dans un monde saturé d’images et d’opinions superficielles.

Vu au théâtre de la Bastille à Paris. Un spectacle de et avec Simon Bakhouche, Mélanie Bestel, Judith Davis, Claire Dumas et Nadir Legrand. Lumière et régie générale Wilfried Gourdin. Collaborations techniques (Vidéo) Kristelle Paré et Thomas Rathier. Costumes et accessoires Elisabeth Cerqueira et Elsa Dray-Farges. Collaboration artistique Maxence Tual. Photo de Pierre Volot. 

Tournée 2016

Du 2 au 4 février 2016 au Théâtre de la Coupe d’or à Rochefort
Le 23 février 2016 à l’Equinoxe, Scène Nationale de Châteauroux

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Publié le 01/02/2016


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