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Patrick Roy 1

Le Sentiment d’une montagne, La Colonie Bakakaï / Christophe Tarkos

« Ma langue est poétique et musicale. Ma langue est imagée et musicale, ma langue est souple, étincelante et merveilleuse […] Elle fait le bruit de tous les sons des instruments de musique, elle fait le bruit de tous les sons des animaux et des phénomènes naturels. Ma langue est musicale. Ma langue est poétique. » Christophe Tarkos, décédé en 2004, fait partie de ces poètes mystérieusement singuliers, immanquablement touchants qui laissent cette image profonde et délicate du personnage touché par la grâce ébouriffée des génies ingénus. Après Bakakaï de Witold Gombrowicz, où récit et musique faisaient de ce voyage une formidable aventure sensible, il n’est pas étonnant de retrouver la colonie éponyme en compagnie de cet auteur hors-norme. Mais là où leurs précédentes créations commençaient avec un texte, Chloé Bégou et son équipe se sont ici rejoints autour d’une langue.

Big-bang, tout commence. Les vannes sont ouvertes et l’on plonge instantanément dans un flot de parole et de son qui donne le ton de cet univers naissant. La poésie de Tarkos est faite d’évidences joviales, d’énoncés descriptifs abondant de postulats, d’assertions et de jeux de mots découverts avec l’étonnement heureux, immédiat de celui qui parle du plaisir de parler. Chloé Bégou, récitante, sait assurément communiquer cette fascination élémentaire pour la langue et l’on devine rapidement toute la sensibilité nécessaire pour manier cette matière verbale avec autant d’emphase joyeusement débridée. Le flux continue, intense, se faisant parfois grondant, minuscule, vertigineux et aérien, ne laissant jamais pressentir ses ruades et ses apaisements.

Alors que l’écriture de Tarkos se trouve être assez rudimentaire, voire peut-être même inspirée par l’arte povera, la Colonie Bakakaï reste fidèle à son goût pour le rapport entre spectacle vivant et numérique en déployant ici toute une technologie permettant de créer ces états sonores et visuels éthérés où tout est confondu. La scénographie se meut en direct, tour à tour nuage, méduse ou montagne, par un astucieux jeu d’origami tétraédrique, manipulée sous nos yeux par un jeu de cordes et de poulies, et sur lequel est projeté un mapping vidéo. Le son est traité en direct en multi-diffusion tout autour du public, relayant parfois la voix et semant le trouble des perceptions en déplaçant les sources dans l’espace. Les trois musiciens-compositeurs –  quelle musique ! – trouvent quant à eux un point de rencontre et d’écoute avec la comédienne qui fait de ce groupe un ensemble intimement, viscéralement uni. Tous ces matériaux choisis, combinés, font bien de ce spectacle une affaire d’ambitieux et le savoir faire (savoir-sentir) de la belle équipe comme la quantité de travail accompli relèvent aisément ce défi d’ampleur.

Musique, lumière, voix, compositions acousmatiques, spatialisation sonore, mapping minutieux, scénographie mirifo-morphique, tout concourt ainsi, sans outrance aucune, à une immersion complète du spectateur. On est transportés dans des limbes aurifères où il n’est d’autre matière que poésie, aspirés dans une pépinière de langue où deux mots collés, trois sons mêlés et quelques triangles assemblés forment un tout synesthésique. On part loin, très loin dans les méandres du sensible, saisi par la rencontre d’un univers ami, presque personnifié. « Beaucoup plus qu’un moyen, le langage est quelque chose comme un être », disait Merleau-Ponty.

Vu au Théâtre de la Renaissance. D’après « Caisses » et « Le signe = » de Christophe Tarkos. Création collective dirigée par Chloé Bégou. Mise en scène, comédienne Chloé Bégou. Scénographie Quentin Lugnier. Composition, clavier, sampler Antoine Arnera. Composition, violon Amaryllis Billet. Composition, violoncelle Léonore Grollemund. Spatialisation, retraitement, composition Julien Belon. Création vidéo Guillaume Bertrand. Sonorisation, régie générale Frédéric Auzias. Création lumière Fred Moreau. Création costume Maelig Souchet. Photo Patrick Roy. 

Tournée 2016

Le 21 Janvier 2016 au Dôme Théâtre à Albertville
Le 28 Janvier 2016 à Pont-du-château
En décembre 2016 au Nouveau Théâtre du 8ème, Lyon

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Publié le 18/01/2016


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