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© John Stenersen

Maniacs, Ulrike Quad

Las de ne pas trouver de compagne avec qui partager leur quotidien, un nombre grandissant d’hommes célibataires trouveraient refuge dans les bras siliconés de poupées féminines. Le phénomène serait particulièrement développé en Asie où de nombreux hommes vivraient en concubinage, parfois sexuel, parfois non, avec des reproductions stéréotypées de femmes. La compagnie hollandaise Ulrike Quad, propose de suivre avec Maniacs l’une de ces relations homme-mannequin. Dans un espace virginal, un homme nu (interprété par Phi Nguyen), porte, soutient et enlace le corps froid et raide de sa compagne, Renée, tout en dévoilant ses sentiments pour ce morceau de plastique inanimé.

Phi manipule Renée sur une petite estrade blanche entourée de blocs tout aussi immaculés. Un banc transparent et un micro posé au sol constituent l’ensemble du mobilier, à quoi il faut ajouter les placards dissimulés dans les blocs du fond. Sur ces derniers sont projetés une série de films muets préenregistrés, plans serrés sur le couple dans ses activités quotidiennes (bain, nettoyage, bondage, etc.), entrecoupés de courts portraits face caméra où l’image du comédien sur fond de paysage verdoyant en images de synthèse, s’adresse au spectateur avec une voix synthétique. L’action alterne entre des parties jouées et des projections.

Passé la première stupeur, la ressemblance des deux corps entre eux n’est pas si troublante. Renée paraît bien artificielle, il n’y a pas de doute là-dessus. En revanche, certains détails viennent ponctuellement troubler la perception : la manière dont le silicone des cuisses réagit à la pression des doigts du comédien ; celle dont la surface réagit par moment à la lumière et renvoie des impressions furtives d’incarnat. Bien que certaines finitions parviennent à leurrer le regard, l’impression générale reste artificielle.

Phi a toujours eu tendance à surinterpréter les réactions féminines, et notamment les clignements d’yeux. Au moins avec Renée, son problème est réglé car elle n’a pas de paupières. Avec elle, aucun risque de se tromper dans son interprétation, aucun risque de se voir éconduit, aucun risque tout court, seulement des bénéfices. C’est du moins comme ça que Phi présente sa relation atypique. Loin de lui enlever le moindre plaisir, l’absence de réaction de la part de Renée lui assure la sérénité dont il a besoin. La poupée inerte réalise son fantasme d’une compagne parfaitement docile. Une concubine qui ne risque pas de fuir sans prévenir. Comme il le dit avec sa voix synthétique, le problème pour lui n’a jamais été de trouver quelqu’un, mais que cette personne reste. Ce dont Phi a peur c’est du devenir de la relation, de son caractère temporel, instable et périssable. Au lieu que cette fragilité aiguise ses sensations, elle les paralyse. À la corruption qui est la condition du vivant, il préfère la perfection (supposée) incorruptible de l’artefact.

Ce que lui apporte la poupée, c’est un contrôle antithétique à toute forme de relation interindividuelle. Son partenaire est enfin parfaitement réifié, réduit à un pur objet de jouissance qui n’offre aucune résistance. Tout l’opposé de la maxime de Casanova, le plaisir du désir et non le désir du plaisir. À la surface parfaitement lisse de Renée, le plaisir de Phi peut s’épandre sans entrave.

Ici rien de surprenant : dépeindre un homme seul se noyant dans son fantasme est presque devenu banal lorsqu’il s’agit de parler des relations fétichistes. Certes, le parti pris du spectacle est de manipuler des stéréotypes, la poupée elle-même n’étant qu’une image hautement fantasmée, mais la mise en scène qui insiste pesamment sur l’aspect artificiel (on pense notamment à la voix de synthèse avec laquelle parle le portrait de Phi) finit par asphyxier l’ensemble. La dramaturgie se contente d’un point de vue partiel, partial et caricatural sur le sujet. Au lieu d’entrer dans la singularité et la complexité d’une relation, on s’en tient à l’exploitation assez primaire d’un postulat de départ aguicheur. Ce qui a pour conséquence de couper tout son souffle à l’œuvre. Comme avec Renée, aucune surprise finalement.

Vu au Mouffetard – Théâtre des arts de la marionnette. Texte de Simone van Saarloos Mise en scène et conception : Ulrike Quade. Interprète : Phi Nguyen. Dramaturgie : Marit Grimstad Eggen. Vidéo : Richard Janssen et Virginie Surdej. Composition sonore : Richard Janssen. Lumière et scénographie : Floriaan Ganzevoort. Costumes : Jacqueline Steijlen. Masques : Matt Jackson. Photo © John Stenersen.

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Publié le 06/12/2016


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