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© Matthieu Bareyre

Marion Siéfert, Voleuse de souvenirs

Marion Siéfert s’est installée quelques semaines au théâtre de la Commune, en tant qu’artiste associée, pour offrir au public deux solos pour créatures hybrides. Un être venu d’une autre planète qui tente de se familiariser avec nos obsessions en se promenant sur nos profils Facebook ; une jeune femme aux longs doigts et au visage grimaçant qui se fond dans le corps et les cauchemars d’une enfant de onze ans.

Dans 2 ou 3 choses que je sais de vous, Marion Siéfert se met elle-même en scène sous les traits d’une extraterrestre en combinaison futuriste pour construire un récit à partir des traces laissées par son public sur les réseaux sociaux. Dans Le Grand Sommeil, elle travaille avec la performeuse Helena de Laurens à partir de la mémoire des répétitions avec Jeanne, l’enfant avec qui avait débuté le projet et qui n’a pas pu le poursuivre, des adultes ayant considéré le poids de la création trop lourd pour une enfant si jeune.

Marion Siéfert a fait le vide sur le plateau pour créer des espaces de rencontre avec le public. Dans 2 ou 3 choses que je sais de vous, elle laisse toute la scène aux publications des spectateurs : y sont exhibés les visages et les pensées de ceux qui généralement restent dans le noir. Ils sont ici au premier plan, sur l’écran qui prend toute la hauteur et la largeur du fond de scène. Les photos et déclarations postées sur le petit format de l’ordinateur ou du smartphone, et destinées à une réception solitaire, sont exposées aux yeux de tous, fragments reliés par la voix qui les commente. Quant à Ziferte, la version extraterrestre de Marion Siéfert, elle ne monte sur scène qu’à deux reprises. Après avoir descendu les marches de la salle, pour se présenter face au public en exécutant de lents et énigmatiques gestes de la main alors que sa voix en off explique comment elle a créé son profil Facebook pour approcher les coutumes des humains. Puis à la fin de la pièce, lorsqu’elle récupère sa voix en direct pour chanter la Lettre à France, sa voix parvenant comme du fin fond d’une autre constellation, s’adressant tout à la fois à l’ensemble du public et à chacun d’entre nous : « Je te vois sur des photos et moi loin de toi… »

Le plateau est également complètement nu dans Le Grand sommeil. La pièce débute par l’ouverture brutale d’une porte à l’arrière-scène, côté cour : apparait une longue silhouette lointaine en pull et jupe écossaise rouges, qui bientôt s’empare de la scène en trainant un sac poubelle, avant de le faire voler dans les airs sur le très bad-girl Bitch Better Have My Money de Rihanna. Du sac sortira un grand tissu noir qui deviendra cape ou mer aux ondulations cauchemardesques, et un rouleau de gaffeur pour dessiner au sol une maison enfantine qui sera par la suite détruite rageusement. Il y aura aussi un peu de fumée pour la magie des apparitions, comme dans 2 ou 3 choses, mais pas d’autres accessoires, pas de décor. Seulement le corps fascinant d’Helena de Laurens qui joue de ses difformités, isole chacun de ses doigts, écarte ses jambes plus qu’au maximum, fait passer son épaule sous ses fesses alors qu’elle aborde les sujets des plus sérieux traversant la vie d’une enfant de onze ans.

A l’origine des deux pièces, il y a une donc une fascination pour le public : qui sont ces êtres et de quoi leurs rêves sont-ils faits ? Dans 2 ou 3 choses, le spectacle est avant tout dans la salle : les spectateurs se mettent à frissonner, glousser, voire carrément hurler lorsqu’ils reconnaissent le visage de l’un d’eux, ou une phrase lâchée dans ce qu’ils croyaient être l’intimité de leur profil. Pendant ce temps, Ziferte gravit lentement les rangées de sièges, imperturbable au beau milieu des vagues d’émotion qu’elle suscite, posant la main sur l’épaule de l’un de nous, sur sa joue, plantant les yeux dans ses yeux. De même, pour commencer le travail sur Le Grand Sommeil, Marion avait proposé à Helena et Jeanne de devenir des voleuses de rêve (pour ne pas dire « vampires », parce que c’est un mot qui aurait fait bien trop peur au public…) : prélever avec une pipette les rêves des spectateurs pour s’amuser à vivre dedans. Helena, finalement toute seule sur scène, a vampirisé les expressions, les rêves et les gestes de Jeanne, mais elle ne cesse de prendre le public à partie, de lui demander s’il a bien conscience de ce qui se passe, s’il parvient à cerner la créature double qui se trémousse devant lui. Helena de Laurens/Jeanne ne franchit jamais la frontière entre la scène et la salle, mais son regard perçant ne nous lâche que très rarement, sa voix modulée par le micro venant s’immiscer directement dans nos oreilles, et passant sans transition d’une anecdote à l’autre, elle montre qu’elle compte bien sur la complicité de nos esprits pour parvenir à la suivre. Souvent la magie opère, et deux mots suffisent pour s’engouffrer dans toute la densité de son imaginaire.

Avec ces deux pièces, Marion Siéfert travaille donc sur les fils invisibles qui nous relient les uns aux autres. Nous retrouvons l’enfant dans le grand corps d’une femme, et nous observons comment cette hybridation démultiplie l’identité de la performeuse, qui nous renvoie aux traces qu’a laissées l’enfant dans notre propre corps, comme un appel à ne pas oublier les peurs et les fantasmes qui nous ont construits. Nous voyageons également à travers nos imaginaires communs, lorsqu’est révélée la présence de mêmes motifs dans les photos de profils de deux inconnus, mais aussi de mêmes indignations, de mêmes colères. Ainsi, une fois passée la réaction mi-surprise mi-narcissique face aux visages exposés, un silence advient, et nous regardons défiler les statuts qui se font écho, interrogeant les attentats, le vote au second tour des présidentielles, la brutalité des forces de police, tout ce que nous avons traversé ensemble et commenté en solitaire. Ziferte, assumant le rôle habituellement réservé aux algorithmes anonymes, commente tout cela à distance, sans aucun pathos, avec la naïveté de celle qui découvre tout ce qu’elle énonce.

« Je ne sais pas exactement qui est là ce soir. Certaines images ont coïncidé avec vos corps ; certaines ont éveillé en vous d’autres images. D’autres sont restées seules. Certaines se sont absentées. D’autres encore se sont redoublées, ont insisté. » Ce sont presque les derniers mots de Ziferte avant qu’elle ne quitte la scène. C’est aussi la sensation avec laquelle on ressort des propositions de Marion Siéfert : on s’est trouvé face à des corps créant des formes capables de convoquer d’autres corps, dans un espace extraordinaire où les images, les rêves, les peurs et les désirs se déversent de la scène à nos sièges, puis dans l’autre sens. On pourrait se couler dans ce mouvement pendant des heures.

Vus à la Commune à Aubervilliers, Théâtre dramatique national. Conception, texte, chorégraphie et mise en scène Marion Siéfert. Création sonore Johannes Van Bebber. 2 ou 3 choses que je sais de vous, lumière et collaboration artistique Matthias Schönijahn. Le grand sommeil, collaboration artistique, chorégraphie et interprétation Helena de Laurens, avec la participation de Jeanne. Photo © Matthieu Bareyre.

Tournée / 2 ou 3 choses que je sais de vous : le 18 avril à Thionville, les 12 et 13 mai à la Gaîté lyrique, le 19 mai au CDN d’Orléans et les 3 et 4 octobre au CDN de Tours / Le Grand Sommeil : Reprise en novembre à la Commune d’Aubervilliers, puis à la Ménagerie de verre dans le cadre du festival Les Inaccoutumés.

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Publié le 26/02/2018


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