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Victor Tonelli ArtComArt

Notre crâne comme accessoire, Igor Mendjisky / Les Sans Cou

Dans une ville en ruine, oppressée par la guerre et la censure, des comédiens tentent de monter une adaptation des trois petits cochons. Cela se passe aujourd’hui et dans un monde qui pourrait ressembler au notre, à la différence du « théâtre ambulant Chopalovitch » de Lioubomir Simovitch, dont s’inspire la Compagnie des Sans Cou, et qui se déroule lui pendant la seconde Guerre Mondiale.

Sur le plateau, une sorte de terre jonche le sol, marquant ainsi les débris imposés par la guerre. Ce sera là la scène improvisée de la troupe pour les quelques représentations prévues. Au fond trône un échafaudage, servant d’abris spartiate aux comédiens. C’est dans ce fatras que vit la famille serbe dont la femme n’entend pas vraiment cohabiter avec des saltimbanques au beau milieu d’un quotidien marqué par la terreur. À cela s’ajoute la présence d’un policier ubuesque, bien décidé à empêcher toute forme de théâtre d’exister dans cette ville à moins qu’il ne puisse y prendre part.

Dans ce décor étouffant et peu fertile, les comédiens tentent de sauver ce qu’il reste d’imaginaire collectif au coeur d’une société meurtrie. Et c’est ici que se trouve tout ou partie du propos de la compagnie des Sans cou : à quoi sert le théâtre dans des temps si sombres ? Qui et que peut-il sauver ?

À ces questions la compagnie ne donnera évidement pas de réponse mais proposera tout au long du spectacle une réflexion vibrante sous forme d’ode à la création dramatique. Jouant avec les codes et se jouant d’eux-mêmes, ils parviennent à embarquer le spectateur tantôt dans des abîmes de perplexité, tantôt dans des éclairs de lucidité. En s’éloignant du texte pris comme repère grâce à un travail d’improvisation au plateau rendant grâce à la verve des comédiens, la troupe s’aventure ainsi vers des contrées dans lesquelles se côtoient des personnages fantasques tentant de défendre leur territoire et de justifier leur existence.

Les nombreuses mises en abyme s’enchâssent, brouillant au fur et à mesure les pistes en jouant sur les notions de réel et de fictionnel et posant ainsi la question de la force de la réalité. Quelle est précisément la valeur d’un réel imposé par la guerre et les représentations nocives qu’elle implique ? C’est ici que le théâtre intervient, en permettant à l’homme de réinventer son quotidien à travers le prisme de son imagination afin de survivre aux atrocités du conflit.

En proposant un assemblage de divers matériaux, Igor Mendjisky et ses comédiens travaillent le texte et les corps comme autant d’instruments susceptibles de réveiller l’âme humaine en la confrontant aux banalités de la violence et au pouvoir d’évocation du spectacle vivant. En usant de métaphores grandiloquentes et de mots crus dans un même instant, ils font se côtoyer des univers apparemment irréconciliables et partageant pourtant le même espace. Ainsi, lorsque la comédienne questionnera le bourreau sur le sens de ses actes, on pourra voir l’opposition entre le sentimentalisme exacerbé de la jeune femme et le caractère sanguinaire de l’homme se résoudre par l’introspection.

La scénographie du désastre laisse ainsi entrevoir la possibilité d’une reconstruction, comme cette projection de fleurs en éveil sur le corps des résistants le symbolise. La musique est également un élément de décor important puisqu’elle se joue en direct, grâce à un musicien régisseur présent sur le plateau. Ici donc, tout fait partie de la pièce, le moindre élément a priori extérieur est utilisé, exploité, déployé afin de dérouler au maximum le fil dramaturgique.

À l’écoute de la lettre d’adieu écrite par l’un des comédiens en fin de spectacle on comprend que la quête de sens initialement proposée reste ouverte, faisant ainsi figure de déclaration de lutte perpétuelle pour la sauvegarde du théâtre.

Vu au Théâtre des Bouffes du Nord. Librement inspiré du Théâtre ambulant Chopalovitch de Lioubomir Simovitch. Mise en scène Igor Mendjisky. Création collective Les Sans Cou. Costumes May Katrem. Chorégraphie Esther Van den Driessche. Lumières Stéphane Deschamps. Scénographie Claire Massard et Igor Mendjisky. Vidéo Yannick Donet. Avec Clément Aubert, Raphaël Charpentier, Hélène Chrysochoos, Romain Cottard, Pierre Déaux, Paul Jeanson, Eléonore Joncquez, Igor Mendjisky, Arnaud Pfeiffer et Esther Van den Driessche. Photo de Victor Tonelli ArtComArt.

Jusqu’au 26 mars 2016 au Théâtre des Bouffes du Nord
Le 8 avril 2016 au Théâtre Luxembourg à Meaux
Le 15 avril 2016 au Théâtre Jean Arp à Clamart
Le 3 mai 2016 au Théâtre Firmin-Gémier – La Piscine, Chatenay-Malabry

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Publié le 11/03/2016


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