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Philippe Lebruman

Nous avons les machines, Les chiens de Navarre

« Coucou ! » À peine a-t-on franchi les portes du théâtre qu’une horde grimée, le sexe en bandoulière, nous interpelle ouvertement. Une telle entrée en matière in medias res ne laisse aucun doute : c’est bien aux Chiens de Navarre que l’on va avoir affaire, cette meute d’aboyeurs au vitriol. Nous avons les machines, titre du spectacle du soir, est une création qui remonte maintenant à 2012, mais grâce aux talents d’improvisation de la troupe emmenée par Jean-Christophe Meurisse, elle ne manque pas d’actualité. Dans une structure schizophrénique si caractéristique des cabots, il sera question entre autres de réunions intercommunales, d’ONG humanitaires, de martiens, de viol et de sacrifice. Le tout dans une atmosphère euphorique qui fait passer la pilule des pires abjections. Comme à leur habitude, les Chiens de Navarre utilisent le rire pour s’attaquer aux sujets qui font mal, et faire écho aux pulsions les plus refoulées de notre société bien policée.

Quand les deux derniers trolls anarchistes à moitié nus finissent par céder la scène, non sans moquer les acteurs tout habillés qui les remplacent, seul reste au centre de l’espace une petite table carrée autour de laquelle les nouveaux arrivant prennent place. Dans un tour de table inaugural, on découvre progressivement les intervenants. La réunion regroupe les différentes associations humanitaires ainsi que les adjoints à la mairie d’une petite commune reculée dont l’insignifiance garantit la généralité. Les représentants de « Mali malus », « Tous les chemins mènent aux roms » et « Tralalaïc », sont conviés par les pouvoirs publics à participer à une grande fête célébrant la vitalité et la mixité des initiatives locales. Chaque idéologie en prend pour son grade, de la bonne femme raide et patriote se portant hypocritement au secours de démunis du bout du monde à condition qu’ils restent à l’autre bout du monde surtout, à son versant symétrique, le gauchiste libertaire prônant la réquisition des espaces publics inoccupés au bénéfice de populations réfugiées, en passant par le laïcard stérilisant son environnement afin qu’aucune trace de religiosité n’y subsiste. Toutefois, si on se moque doucement de ces caricatures, on ne peut pas s’empêcher de ressentir une certaine tendresse dans les portraits ainsi dressés, ce qui évacue la portée strictement critique au profit d’un rire jaune et de connivence, bien plus dérangeant.

Alors que la discussion interminable poursuit son bonhomme de chemin à vide, pataugeant vainement pour tenter de faire advenir un élan commun qui se fait désirer, la petite bonne femme BCBG s’écarte doucement et balance soudain sa chaise au sol avec une extrême violence. On rentre alors imperceptiblement dans le second registre du spectacle, beaucoup plus orgiaque et pulsionnel. Les participants à la table ronde se lèvent successivement, déboutonnent leur chemise et crachent des insultes en anglais à l’encontre de cette petite « salope » de chaise. En faisant d’une simple chaise inerte la victime de ces assauts agressifs, une partie de la violence de la scène est évacuée. Au lieu d’être choqué par la tournure des événements, on se prend à rire de l’absurdité de la situation. Du moins, si on rit dans un premier temps, on ne tarde pas à sentir le malaise monter. Le rire se fait alors toujours plus grinçant, jusqu’à ce qu’il donne la nausée, au moment où, passé la lapidation collective, l’un des acteurs mime un viol. Les gestes si caractéristiques suffisent à faire basculer l’euphorie générale en écœurement rentré.

L’articulation de ces deux premières scènes témoigne parfaitement de la construction si particulière des spectacles des Chiens de Navarre. Ceux-ci alternent en effet constamment entre une retenue et une timidité quasi-enfantine, à l’image de Gilles, le communiquant bègue de la mairie, et de soudaines explosions jouissives et incontrôlées. Le cours du récit s’abandonne alors sans prévenir et toutes les règles volent en éclat sous l’assaut de pulsions primaires. Le masque social si laborieusement confectionné tombe en lambeaux dès l’instant où l’énergie sous-jacente des corps remonte à la surface. La suite du spectacle reprendra cette succession de réunions contraignantes et d’orgies exutoires.

Fidèle à eux-mêmes, les Chiens de Navarre livrent avec Nous avons les machines une pièce bipolaire. Si la structure est sensiblement plus simple et plus répétitive que celle de pièces plus récentes, on pense notamment aux Armoires normandes, et l’inventivité scénique moindre, restent un humour extrême, reliant le trait d’esprit au scatologique, et une spontanéité communicative qui assurent le succès de l’ensemble.

Vu à La Faïencerie, Théâtre de Creil. Avec Caroline Binder, Céline Fuhrer, Robert Hatisi, Manu Laskar, Thomas Scimeca, Anne-Elodie Sorlin, Maxence Tual et Jean-Luc Vincent. Création lumière Vincent Millet. Régie générale et lumière Stéphane Lebaleur. Création et régie son Isabelle Fuchs. Photo de Philippe Lebruman. 

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Publié le 11/01/2016


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