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Simon Gosselin, coll. Comédie-Française

Comme une pierre qui… Marie Rémond & Sébastien Pouderoux

Comment aborder le processus créatif ? Comment donner à voir le creuset énorme où s’est forgée l’une des chansons les plus emblématiques d’un monstre sacré comme Bob Dylan ? Marie Rémond et Sébastien Pouderoux choisissent de s’y atteler par le biais d’un événement particulier : la session d’enregistrement du morceau Like a Rolling Stone en 1965, telle que relatée par Greil Marcus dans son ouvrage, Like a Rolling Stone, Bob Dylan à la croisée des chemins. Pendant une petite heure, les deux metteurs en scène transforment la scène du Studio-théâtre de la Comédie Française en un studio d’enregistrement accueillant Bob Dylan et sa cohorte de musiciens géniaux. C’est l’occasion de revivre la genèse d’une pièce mythique de la contre-culture américaine, et d’interroger le statut, mythique lui aussi, d’auteur.

Le récit se déploie entre les deux extrêmes que représentent Bob Dylan d’une part, interprété par Sébastien Pouderoux lui-même, figure grandiose du poète déjà consacré, et Al Kooper de l’autre, tout jeune guitariste nerveux et maladroit, venu assister à l’enregistrement avec l’espoir de s’y incruster. La pièce s’ouvre d’ailleurs sur ce dernier. Servant de passerelle au spectateur, il raconte tout tremblant ce qui l’amène au Studio A de Columbia Records. Avide de percer dans le milieu, il se fait violence pour profiter de l’occasion et tenter de participer à cette session qu’il devine déjà historique. Immédiatement après son entrée en scène burlesque, chacun de ses compères se présente : Bobby Gregg, batteur carré et chaleureux ; Paul Griffin, pianiste sec et cartésien ; et enfin, Mike Bloomfield, le seul de la troupe mis au parfum par Dylan, guitariste émérite qui sera, par son application et sa rigueur, la véritable colonne vertébrale de la performance collective.

Le spectacle est rythmé par les multiples prises avortées de la chanson. Au fil des essais infructueux, le son si familier prend progressivement forme. On découvre la somme de hasards féconds qui, accumulés, ont conférés aux vingt pages manuscrites du chanteur toute leur ampleur. Dans Comme une pierre qui…, on ne peut pas dire que Dylan tienne le rôle principal. Bien qu’il récite une tirade virtuose sans accroc, Sébastion Pouderoux n’en reste pas moins en retrait le reste du temps. Discret et mutique, le poète ne doit la bonne tenue de la session qu’à Bloomfield et à son talent d’interprète. C’est lui qui traduit ses instructions sibyllines, leur donnant corps et consistance, et qui les partage avec le reste du groupe. Chacun apporte alors sa touche personnelle, appréhendant la sanction lapidaire de « Bob ». C’est donc bien un chef-d’œuvre collectif qui apparaît devant nous, fruit autant du génie de Dylan que de ses fantastiques collaborateurs.

Cependant, bien qu’ils collaborent activement chacun à leur manière, les musiciens n’en demeurent pas moins circonspects quant au texte du morceau. Chacun y va de son interprétation personnelle. On y déchiffre autant des références aux personnalités de l’époque, qu’à une histoire sentimentale, ou encore à la guerre du Vietnam. Ces questions adressées au poète seront laissées en suspens, personne ne saura ce que Dylan entendait au juste par ses mots. Seul le pianiste Griffin reste hermétique à ces interrogations. Venu pour faire son boulot, formé au classique et voyant d’un œil sceptique la musique dite populaire, il ne ressent aucun trouble face à ces paroles équivoques. Pour toute réponse, quand on lui demande ce qu’il en pense, il se contente de raconter l’histoire d’un imprimeur et de son fils. À la mort de son père, celui-ci hérite du magasin et avec lui d’une boite mystérieuse portant une étiquette « Ne pas ouvrir ». Après des années à résister à la curiosité qui le ronge, il finit par céder. Il ouvre la boîte en espérant trouver enfin le secret défendu, mais au lieu de ça, il découvre dans la boîte un amas d’étiquettes « Ne pas ouvrir ». Le mystère est bien là, c’est qu’il n’y en a pas.

Les questions du sens et de la portée des paroles de Dylan résonnent en écho à propos de la pièce elle-même. En dépit de la belle interprétation de tous les comédiens, du rythme et de l’humour agréable de la représentation, on ne peut s’empêcher de se demander ce qu’il restera de la pièce d’ici peu. On ressort certes avec l’assurance d’avoir passé un bon moment, mais sans que celui-ci laisse une impression indélébile. On a plutôt envie de réécouter au plus vite l’enregistrement original dont il a été question pendant une heure. Peut-être que le contraste avec cet objet mythique était trop violent pour une pièce trop modeste.

Vu au Studio-Théâtre de la Comédie-Française. D’après le livre de Greil Marcus Like a Rolling Stone, Bob Dylan à la croisée des chemins, sur une idée originale de Marie Rémond, adaptation et mise en scène Marie Rémond et Sébastien Pouderoux. Avec la troupe de la Comédie-Française Gilles David, Stéphane Varupenne, Sébastien Pouderoux, Christophe Montenez et Gabriel Tur, Hugues Duchêne. Photo de Simon Gosselin.

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Publié le 28/09/2015


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