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Remote Berlin Presse 20 © EXPANDER Film

Remote Paris, Rimini Protokoll

Les metteurs en scène allemands Helgard Haug, Stefan Kaegi et Daniel Wetzel, qui composent ensemble le collectif Rimini Protokoll, ont pour habitude de travailler au contact du monde, soit à travers des documents prélevés, soit sous la forme d’interactions urbaines. Après Situation Rooms, présenté plus tôt cette année au Théâtre des Amandiers, c’est au tour du dispositif Remote X de s’actualiser à Paris sous la forme de Remote Paris, une marche urbaine en groupe de Gambetta à Belleville sous la direction d’une voix synthétique. Une nouvelle fois, le collectif d’outre-Rhin façonne une expérience désorientante, posant de nombreuses questions, tant sur le microcosme formé par les participants, que sur le macrocosme contemporain, dans son atomisation et son algorithmisation rampantes.

Remote Paris comporte deux ingrédients de base : un public humain, nombreux, plus ou moins indiscipliné et imprévisible d’une part ; une voix synthétique, unique, préprogrammée et infaillible de l’autre. C’est la confrontation de ces deux pôles antithétiques qui confère au dispositif toute sa complexité. Dès l’entame, la voix féminine qui résonne dans le casque des participants admet son artificialité. Elle commence par disperser le groupe réunit au cœur du cimetière du Père Lachaise, afin que chaque spectateur se retrouve isolé devant la tombe de son choix. C’est là, après avoir insisté lourdement sur la fatuité de l’existence humaine, qu’elle se présente en tant qu’intelligence artificielle, voix synthétique dépourvue d’enveloppe charnelle. Ce clivage entre le public et son guide courra tout au long du parcours, scellant l’asymétrie du dispositif. L’I.A. reviendra souvent sur cette barrière de la finitude, reprenant tel un leitmotiv les antiennes contemporaines sur la prolongation artificielle de la vie.

Le groupe traverse notamment dans son périple urbain l’enceinte de l’hôpital Saint-Louis. Devant l’entrée, au milieu de patients appréciant une cigarette tranquillement assis près de leurs poches à perfusion, il est question très frontalement de la déchéance corporelle et de ses contournements. Qui dans l’assemblée, par exemple, a déjà remplacé un de ses organes par un greffon artificiel ? Dans une tirade taquine, la voix soulève le problème éthique de la frontière trouble entre médecine réparatrice traditionnelle et augmentation des performances.

La cinquantaine de pauvres mortels qui compose chaque session de Remote Paris constitue un groupe véritablement imposant. Trop important pour former une famille, mais trop réduit pour composer une ville, comme le dit la narratrice, cette masse d’humains qui ne se connaissent pas entre eux forme une entité ambiguë, à la frange du groupe de touristes et de la communauté d’esprit temporaire. Qu’ils soient assimilés à un cortège funèbre ou bien à un troupeau dont la voix serait le berger, les spectateurs sont contraints de se mouvoir ensemble, d’autant plus lorsque la signalisation urbaine oblige à la prudence et à la rigueur. Cette proximité, au départ lâche et distendue dans les allées du cimetière, tend à se renforcer avec le temps. Au bout des deux heures que dure l’expérience, une certaine familiarité contingente s’établit entre les participants, bercés qu’ils sont par cette voix unique et dictatoriale. Il n’est donc pas étonnant que la marche, presque entièrement en extérieur, se termine au siège du Parti Communiste Français, dans le sublime bâtiment d’Oscar Niemeyer. Après avoir glosé sur les promesses offertes par les nouvelles technologies, c’est comme un retour vers un futur antérieur, vers la possibilité d’une cohésion à venir contre la fragmentation actuelle d’une société de plus en plus inégalitaire. Par cette injection politique au sein de la pensée sur la technologie, les berlinois rappellent que la technique ne peut et ne doit pas se traiter en autarcie, indépendamment des questions idéologiques qui en constituent toujours la tâche aveugle.

Assisté par un dispositif complexe mais très discret, un staff complice permet le bon déroulement de la marche collective. Au-delà donc de la prouesse technique, le succès de l’expérience tient finalement presque exclusivement aux changements de point de vue proposés aux spectateurs, ainsi qu’à l’action de ces derniers dans un environnement qui reste, lui, tout à fait inchangé – à l’exception notable de l’effet final qui transporte littéralement les participants dans les nuages. Ainsi, mêlant avec habileté réflexions théoriques et expériences de spectateur, la proposition du collectif berlinois est, une fois n’est pas coutume, d’une extrême richesse, donnant matière pour penser les temps qui viennent.

Création pour Paris quartier d’été. Jusqu’au 8 août 2015. Conception, réalisation et direction : Stefan Kaegi Codirection et réalisation : Aljoscha Begrich. Conception sonore : Nikolas Neecke. Dramaturgie : Aljoscha Begrich, Jörg Karrenbauer, Juliane Männel. Montage sonore, assistante de direction : Ilona Marti. Traduction : Marie Urban. Complices : Sophia von Gosen, Andréa-Iris Petit Fridriech et Sylvain Ollivier. Photo Remote Berlin / Expander Film.

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Publié le 20/07/2015


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