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Pigi Psimenou

Europe : visite à domicile, Helgard Haug, Stefan Kaegi & Daniel Wetzel / Rimini Protokoll

Rimini Protokoll développe une pratique de spectacles collectifs protéiformes. Dans Situation Rooms, le trio berlinois reconstruit méticuleusement dans un ensemble modulaire des lieux traversés par le trafic d’armes. Remote X, actualisée dernièrement à Paris, prend plutôt à la forme d’une audiowalk collective à travers les rues. Avec le projet Europe visite à domicile, il s’agit cette fois d’utiliser la forme du jeu de rôle. Les participants sont invités à produire eux-mêmes leur expérience par l’intermédiaire d’un dispositif de question-réponses et sous la supervision d’un maître du jeu. C’est l’occasion, comme à chaque fois, de soulever de nombreuses questions, touchant autant à la politique internationale qu’au rapport de la communauté à elle-même.

Les invités du soirs sont accueillis chez l’habitant, ce soir c’est à Aubervilliers, chez Michel. La vieille maison se trouve au beau milieu d’un quartier populaire en pleine reconstruction, pour tout voisin il n’y a que des marteaux-piqueurs et des échafaudages. Cela n’empêche pas le foyer d’être accueillant, les murs tordus recouverts de bibliothèques et les tables occupant le salon remplies de livres. Au fond, une grand table à manger nappée d’un papier blanc sera le lieu où tout se passera ce soir. La quinzaine de participants s’assoient tout autour et on leur explique le déroulé. Une carte de l’Europe est dessinée sur la nappe. Pour commencer, il faut y indiquer au crayon trois lieux auxquels on est attachés soit par la naissance, soit par le temps passé, soit par un souvenir cher. La géographie standard cède ainsi le pas à une cartographie personnelle, propre à la petite communauté éphémère.

Une fois la carte européenne réappropriée, le cœur du jeu est dévoilé. L’action tourne autour d’un dispositif cubique semi-transparent, le « peacemaker », et d’un gâteau au chocolat qui fait office de récompense ultime. Le boîtier est bardé d’électronique et sert de moteur à l’histoire. Il est passé de main en main dans le sens des aiguilles d’une montre et lorsque son alarme retentit, il faut que la personne concernée appuie sur son gros bouton vert, ce qui déclenche l’impression d’un ticket plus ou moins long. Ce ticket contient soit un fragment d’histoire, soit des instructions à lire à voix haute. Le reste de l’expérience, comment le texte sera interprété, de quelle manière on y répondra, etc, incombe donc complètement aux participants.

L’histoire du jeu s’articule en cinq niveaux, qui correspondent à cinq périodes de la formation de l’Union Européenne. Les questions et thèmes abordés dans chaque partie sont en rapport avec l’état de la communauté internationale à chaque époque. Ainsi, on glisse progressivement de la simple majorité absolue dans les votes à des accords beaucoup plus alambiqués en fonction des diverses alliances nouées en cours de route. Au fil des questions une certaine proximité s’établit, chacun exposant à son tour – de manière plus ou moins équilibrée – des anecdotes le concernant. À partir du niveau 4, le jeu prend même une tournure franchement conviviale quand on commence à jouer en duo et que les stratégies se complexifient. Il faut toutefois regretter que la situation oriente par elle-même les réponses. En effet, les joueurs ne voulant pas corrompre la bonne ambiance qui s’instaure progressivement, il y a fort à parier qu’ils ne répondent pas en totale sincérité aux quelques questions grinçantes qui surgissent parfois. Ainsi, la forme d’euphorie pacifiste qui règne semble parfois un peu artificielle.

Comme à leur habitude le trio de créateurs allemands lient avec maestria et humour les différents registres de la politique extérieure, de la communauté internationale et du collectif hic et nunc. Cela étant, le rôle accordé au spectateur comme élément actif de la mise en scène est ici exacerbé et les risques qui planent toujours sur les créations de Rimini Protokoll se révèlent ici plus problématiques qu’ailleurs. L’expérience dépendant en effet absolument de l’engagement de chacun et de sa facilité à s’exprimer en public, tout comme de sa capacité à raconter des histoires, on perd alors de cette virtuosité dans le développement narratif caractéristique des autres pièces.

Vu au Théâtre de la Commune à Aubervilliers. Conception / écriture / mise en scène Helgard Haug, Stefan Kaegi, Daniel Wetzel. Dramaturgie Katja Hagedorn, conception – design interactif Mirko Dietrich, Hans Leser, Grit Schuster, assisté de Philipp Arnold. Scénographie Lena Mody, Belle Santos, assisté de Ran Chai Bar-Zvi. Photo de Pigi Psimenou. 

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Publié le 13/12/2015


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