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© Toni Suter

Les 120 journées de Sodome, Milo Rau / Theater Hora

Milo Rau aime flirter avec l’outrage. Le metteur en scène bernois s’attache depuis ses premières créations à jouer avec les limites du politiquement correct. Les accroches de mauvais goût, comme par exemple de faire jouer un spectacle sur le pédophile Marc Dutroux à des enfants (Five easy pieces), sont une stratégie pour faire barrière, pour compliquer l’accès à des pièces dont la matière est, en réalité, l’exact opposé. Manière habile de profiter de la logique du système médiatique épidermique pour mieux montrer ses limites. Ainsi, sa dernière création, Les 120 journées de Sodome, n’a pas manqué de faire scandale lors de sa première au Schauspielhaus de Zürich. Il faut dire que le postulat de départ n’a rien à envier à celui de Five easy pieces : il s’agit cette fois de reprendre librement l’un des films les plus polémiques de l’histoire du cinéma avec une troupe de comédiens porteurs de handicap – en l’occurrence le Theater Hora, récompensé en 2016 par le Grand Prix suisse de théâtre. Et pourtant, comme c’est toujours le cas avec le travail de Rau, les promesses tapageuses et outrancières de cette rapide étiquette s’éclipsent totalement au fur et à mesure du spectacle. Au contraire, on retrouve une réflexion riche et téméraire sur les tabous de notre société néo-libérale, portée par une mise en scène sobre et intelligente, toute en distanciation, et des acteurs organiquement intégrés au processus de création.

Les souvenirs des participants servent de terreau à la pièce. Fidèle à sa méthode de travail, Milo Rau à commencé par réaliser de longs entretiens avec les comédiens pour faire progressivement émerger la matière du spectacle dans la discussion. Chacun retient un extrait du film de Pier Paolo Pasolini, celui qui l’a le plus marqué, et ces fragments recomposent une version alternative et intime du métrage original. En tandem avec la troupe du Theater Hora qui interprète les jeunes gens séquestrés, les comédiens du Schauspielhaus interprètent les bourreaux fascistes. La tension entre les deux groupes sert de moteur à la représentation, sans toutefois tomber dans les abîmes d’horreur du modèle cinématographique, grâce notamment à une bienveillance toujours latente dans les relations.

L’espace scénique se découpe en deux parties surmontées d’un grand écran sur lequel, comme à son habitude, Milo Rau projette les visages des acteurs interviewés. En dessous, à gauche un petit théâtre à dorures et velours rouges, à droite un long banquet autour duquel la troupe de Hora est attablée. Malgré le titre du spectacle, le film éponyme de Pasolini n’est pas la seule source d’inspiration. Comme c’était déjà le cas avec ses précédentes figures tutélaires, Shakespeare, Tchekhov ou les Tragiques grecs, le metteur en scène helvète utilise l’œuvre générale du réalisateur italien comme nourriture pour le spectacle. On retrouve donc des allusions à l’intérêt nourri du réalisateur pour l’histoire du chrétienne et, en particulier, à la Passion du Christ telle qu’elle est mise en scène dans La ricotta.

Plus encore que cette référence explicite, à travers notamment la présence des souffleurs, Les 120 journées de Sodome de Milo Rau partage avec le court film de Pasolini une même distanciation par rapport à l’action théâtrale. Comme dans les précédents spectacles du Suisse, l’action qui se déroule sur scène dévoile constamment son envers, expose son artificialité dans un geste réflexif. Les logiques du médium, à commencer par la hiérarchie du plateau qui était déjà investiguée dans Five Easy Pieces à travers le personnage biface du metteur en scène/pédophile interprété par Peter Seynaeve, sont décrites et interrogées au même titre que les questions de société. En même temps que le voyeurisme inhérent à l’acte théâtral, c’est le rapport des spectateurs aux comédiens porteurs de handicap qui est mis en crise.

Le Theater Hora de Zürich, dont la collaboration est véritablement à la base du projet, se veut une institution de professionnalisation pour des acteurs handicapés mentaux. Unique en son genre en Suisse, il défend et promeut depuis une vingtaine d’années maintenant la pertinence artistique de ces membres. Véritable projet politique, le théâtre vise à contrer l’ostracisation des personnes atteintes de handicap en faisant valoir leur pleine appartenance à la sphère publique de la création. En plus de collaborations avec des institutions et d’autres chorégraphes, comme c’est le cas par exemple avec Jérôme Bel pour le Disabled Theater, la troupe développe un projet de création sur le long terme, la République libre de Hora, dans lequel tous les membres collaborent à la création d’un répertoire personnel.

La force des 120 journées de Sodome tient précisément à la grande intelligence que Milo Rau entretient dans les relations. La douceur et le respect qui émanent des interactions de plateau permet de pousser très loin les situations délicates et de soulever un grand nombre de tabous. La question de l’eugénisme, tant soutenu par les régimes fascistes du début du siècle, trouve par exemple une seconde naissance paradoxale dans les diagnostics prénatals offrant aux parents la possibilité d’anticiper la trisomie de leur enfant et d’interrompre la grossesse le cas échéant, non sans traumatisme. Si à l’origine les intentions ne sont pas critiquables, le dispositif technique n’en aboutit pas moins, par des chemins détournés, aux mêmes conséquences : de moins en moins de nourrissons atteints de trisomie 21 voient le jour. Ce constat terrible est posé comme aporie, sans qu’aucun jugement ne soit rendu. Milo Rau ne statue pas sur le sujet, son acte consiste simplement – et c’est déjà beaucoup – à rendre visible des situations paradoxales auxquelles on ne prête pas attention d’ordinaire, le plus souvent par confort.

La même logique sert à aborder un autre tabou, celui du rapport au corps des personnes en situation de handicap. Les personnes atteintes du syndrome de Down ne sont pas autorisées à procréer, aussi le choix de faire jouer à Gianni (Blumer) et Julia (Häusermann), du Theater Hora, une scène d’amour acquiert-il une portée évocatrice et polémique extrême. Le contexte de cet acte sexuel mimé n’est pas non plus sans conséquence sur le malaise du public. Rejouant les orgies du film, les deux jeunes gens sont contraints de s’exécuter sous le regard scrutateur des autres participants réunis autour d’eux mais aussi du public. La précaution des mouvements et la sensualité des gestes nourrissent malgré tout une gêne voyeuriste renforcée par la caméra qui scrute en gros plan le détail des corps nus exhibés. Le dispositif atteint à ce moment un sommet d’ambivalence, résultat d’une coercition masquée qui rend la figure des bourreaux d’autant plus perverse qu’elle est moins frontale.

Avec Les 120 journées de Sodome, Milo Rau réussit à construire son spectacle contre son postulat de départ. Il esquive toute facilité outrancière pour dérouler au fil des parties une touchante éthique de la relation. Là où l’œuvre originale de Pier Paolo Pasolini adoptait un ton eschatologique dans lequel les espoirs de rédemption se trouvaient irrésistiblement broyés, la reprise du metteur en scène suisse choisit une tout autre stratégie, lorgnant parfois du côté de la parodie, pour dégonfler l’extrême noirceur du propos. Derrière le vernis de la violence gratuite se dessine une forme d’attention aiguë à la différence. Le principal apport du metteur en scène helvète tient peut-être dans le fait d’avoir su glisser au cœur de l’horreur de Salo une dimension positive, porteuse d’espoir, qui s’inscrit en faux contre toutes les apories soulevées par ailleurs. On ressort de ces 120 journées de Sodome troublé, déstabilisé, mais certainement pas abattu.

Vu au Théâtre Vidy Lausanne, dans le cadre de Programme Commun. Texte et mise en scène Milo Rau. Scénographie et costumes Anton Lukas. Vidéo Kevin Graber. Lumière Christoph Kunz. Dramaturgie Stefan Bläske et Gwendolyne Melchinger. Direction artistique Theater Hora Michael Elber. Avec Noha Badir, Remo Beuggert, Gianni Blumer, Matthias Brücker, Nikolai Gralak, Matthias Grandjean, Julia Häusermann, Sara Hess, Robert Hunger-Bühler, Dagna Litzenberger Vinet, Michael Neuenschwander, Matthias Neukirch, Tiziana Pagliaro, Nora Tosconi, Fabienne Villiger. Photo © Toni Suter.

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Publié le 08/05/2017


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